Le langage inclusif: pourquoi, comment / Éliane Viennot

langage inclusif

On aurait tort d’imaginer que les débats d’ordre linguistiques sont réservés aux seuls diplômé·es de cette noble branche. Amusez-vous à lancer à table le sujet du langage inclusif et vous allez probablement avoir une belle empoignade verbale, peu importe la maîtrise orthographique et grammaticale du français de vos invité·es.

Complexe, laide, inutile, destructrice du patrimoine francophone, lubie de féminazies, l’écriture inclusive est accusée de tous les maux. Le problème, c’est que ces reproches ne tiennent pas compte de l’histoire et de la construction de la langue française. C’est ce que démontre Eliane Viennot à travers son petit précis historique et pratique de langage inclusif.

Voilà quelques idées reçues que cette linguiste et historienne de la littérature française déboulonne:

La langue française a toujours été masculiniste

Non! Puisque le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin. Durant longtemps, on a accordé en fonction de la proximité (avec le mot le plus proche de l’adjectif) ou en fonction du sens (avec le mot le plus important). En fait, la masculinisation du français date de la création des universités et du développement de l’imprimerie. Mais son heure de gloire arrive au 17ème siècle avec, notamment, la création de l’Académie française qui va répandre la doctrine de la soi-disant plus grande noblesse du genre masculin, tout comme le mâle domine la femelle. C’est aussi à cette époque que l’on condamne les féminins de professions non-protégées par des diplômes (donc théoriquement accessibles aux femmes), comme philosophe, peintre, écrivain ou auteur, afin de rappeler aux femmes que ces nobles fonctions n’étaient pas pour elles. On va aussi ajouter des bizarreries orthographiques et grammaticales (comme l’accord du participe passé avec avoir) à la langue française pour que l’élite puisse se distinguer des ignorants et des simples femmes.

Le langage n’a aucune une influence sur notre perception de la réalité

La prétendue neutralité du masculin tend à invisibiliser les femmes. On s’en rend compte quand des études montrent que des textes écrits en écriture inclusive génèrent jusqu’à deux fois plus de représentations spontanées de femmes. J’ai beau être ultra-sensible à l’égalité femmes-hommes, quand on me parle, par exemple, du «monde des agriculteurs», je vois des mecs sur leur tracteur. Si vous me parlez d’infirmiers, je vois des hommes, alors que la profession est très majoritairement féminine. Alors laissez-moi avoir quelques doutes sur les personnes qui affirment qu’avec les affirmations masculines pluriels, ils se représentent mentalement les deux genres automatiquement. Il est aussi important de rappeler que les femmes qui défendent l’utilisation masculine de certains titres prestigieux (comme écrivain), ne défendent aucune neutralité, mais bien l’intériorisation de la domination masculine dans la langue.

Le langage inclusif est compliqué

Éliane Viennot et les auteurs de la postface démontre que le langage inclusif peut être simple en utilisant des règles du français historique comme l’accord de proximité, en utilisant la double flexion (les collaborateurs et les collaboratrices, par exemple), en utilisant les féminins des professions et le point médian. La démonstration ultime qu’un texte utilisant ces règles peut être simple et agréable à lire? Et bien le livre d’Éliane Viennot que vous avez entre les mains! Puisqu’on nous dit à la fin de l’ouvrage qu’il est écrit en respectant les règles qu’il prône, alors qu’il est totalement fluide à lire et qu’il contient peu de points médians.

Le français, c’est comme ça et c’est pas autrement

Ici va commencer la parenthèse helvétique de la critique (effectivement, si vous ne le savez pas, je vous écris de Suisse). Et bien aux risques de décevoir mes cher·ères voisin·es, le français que l’on parle en France et ses usages, ne sont pas la seule façon de parler français. Comme Éliane Viennot le souligne, certains pays francophones, comme la Suisse, la Belgique ou le Canada, ont moins de problèmes avec la féminisation des professions et le langage inclusif. Donc, il serait intéressant pour le débat public français de prendre un peu de recul et de regarder comment font les autres états francophones, avant de déclencher une troisième Guerre mondiale linguistique.

En résumé, il est possible de débattre de l’écriture inclusive et il est tout à fait probable que d’autres linguistes ne partagent pas le point de vue d’Éliane Viennot. Cependant, il serait nécessaire d’élever le débat et d’arriver à sortir des arguments sans fondement:

-c’est moche (des goûts et des couleurs…)

-c’est compliqué (l’accord du participe passé avec avoir aussi et on se bat pour le garder…),

-c’est inutile (pourquoi autant de polémique, si c’est inutile?)

-cela détruit l’héritage de la langue française (une langue ne cesse d’évoluer et c’est son usage qui en fait les règles)

-c’est une lubie de féministes (il faut être bien naïf pour imaginer que notre langue actuelle est neutre et sans considération politique)

Et je conclue avec cette citation de l’autrice:

«La réflexion sur le langage est l’occasion d’explorer ces mentalités qui résistent aux changements, même les meilleurs, et de comprendre pourquoi elles s’y opposent. Le sexisme qui est dans nos têtes n’y est pas entré tout seul; on l’y a installé par de nombreux moyens – dont celui-là. S’en rendre compte, c’est déjà reprendre de l’espace sur l’oppression, sur la manipulation; c’est reconquérir de la liberté»

Eliane Viennot, «Le langage inclusif: pourquoi,comment», chez les Éditions iXe, 2018. Postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh

Livre envoyé en service presse par la maison d’édition. 

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4 réflexions sur “Le langage inclusif: pourquoi, comment / Éliane Viennot

  1. Oh lala, j’aime bien ces piques aux fesses qui nous obligent à regarder autrement, et à regarder ailleurs, et à comprendre que nos habitudes sont fabriquées. Merci beaucoup pour ce prologue qui donne envie de prendre son bâton et de tailler la route pour ouvrir nos perspectives !

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire! C’est exactement cela le but, on peut débattre de l’écriture inclusive, être d’accord ou pas, mais faut sortir un peu des « arguments de comptoir »!

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