Réinventer l’amour – Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles / Mona Chollet

Nombre de femmes et d’hommes qui cherchent l’épanouissement amoureux ensemble se retrouvent très démunis face au troisième protagoniste qui s’invite dans leur salon ou dans leur lit : le patriarcat. Sur une question qui hante les féministes depuis des décennies et qui revient aujourd’hui au premier plan de leurs préoccupations, celle de l’amour hétérosexuel, ce livre propose une série d’éclairages. Au cœur de nos comédies romantiques, de nos représentations du couple idéal, est souvent encodée une forme d’infériorité féminine, suggérant que les femmes devraient choisir entre la pleine expression d’elles-mêmes et le bonheur amoureux. Le conditionnement social, qui persuade les hommes que tout leur est dû, tout en valorisant chez les femmes l’abnégation et le dévouement, et en minant leur confiance en elles, produit des déséquilibres de pouvoir qui peuvent culminer en violences physiques et psychologiques. […]

«Des partenaires qui se conforment à la lettre à leurs scripts de genre respectifs ont toutes les chances de se rendre très malheureux. Ces scripts produisent d’un côté une créature sentimentale et dépendante, aux demandes tyranniques, qui surinvestit la sphère affective et amoureuse, et de l’autre un escogriffe mutique et mal dégrossi, barricadé dans l’illusion d’une autonomie farouche, qui semble toujours se demander par quel dramatique manque de vigilance il a bien pu tomber dans ce traquenard.»

Quand j’ai lu cette phrase en débutant cet essai, j’ai ressenti une immense jubilation. Mona Chollet mettait en mots clairs et intelligibles, la question qui me turlupine depuis très longtemps sans que j’arrive à la formuler.

Combien de fois j’ai soupiré en entendant une bande de mecs goguenards racontés «que quand même c’est pénible» de vivre avec une femme qui veut des soupers romantiques, se marier, faire des enfants, passer du temps à deux? Combien de fois j’ai entendu des femmes fatiguées de ne pas recevoir en retour les attentions qu’elles donnent à leur compagnon, qui donnent tout à leur couple (encore plus quand il y a des enfants) et qui sacrifient leurs loisirs, leur réseau social et leur temps? Je me suis demandée un nombre incalculable de fois, complétement exaspérée: «Mais pourquoi se mettent-ils en couple, si c’est si pénible?», «Mais pourquoi n’arrivent-elles pas à être plus égoïstes?». Et bien Mona Chollet tente de répondre à ces questions en démontrant comment le patriarcat prépare les hétérosexuel.le.s a des relations bien malheureuses, particulièrement pour les femmes.

Accusé n°1: l’imaginaire romantique pollué par la domination

Que ce soit dans la société ou dans toutes les formes d’arts, on souhaite les femmes fragiles et délicates, comme des poupées de porcelaine. De plus, Mona Chollet montre que les femmes n’ayant pas ces caractéristiques d’inoffensivité — qui sont grandes, musclées, gagnent bien leur vie, exercent une fonction prestigieuse, ont du succès — sont souvent perçues comme moins désirables par les hommes. Elles soulignent également que cette romantisation de la domination est le terreau de fantasmes masculins parfois obsessionnels pour les femmes de certaines communautés (asiatiques ou maghrébines) parce qu’elles seraient plus féminines ou plus «traditionnelles» (aka plus soumises). Mona Chollet illustre notamment la racine de ce phénomène dans les habitudes des colonisateurs de prendre des épouses secondaires dans les colonies, des épouses qui ne parlent pas leur langue et n’ont d’autre choix que de servir leur mari.

Accusé n°2 : l’éducation qui créent «des hommes forteresses et des femmes contrefaites»

L’autrice montre comment l’éducation des enfants aboutie à ce que les garçons apprennent à nier leurs besoins (de réconfort, de lien émotionnel) et à ce que les fillettes apprennent à se consacrer aux autres. Cela fait des femmes, les gardiennes du temple de la relation, celles qui sont définies par l’amour avec un grand A. Chez les hommes, c’est la course à la froideur/à l’indifférence et une construction qui se fait dans le mépris de tout ce qui est féminin. Mais malgré ce mépris, quand ces hommes sont quittés, ils vont fréquemment supplier celle qui souhaite s’en aller ou s’empresser de retrouver une nouvelle concubine le plus vite possible, car le travail émotionnel et logistique incessant de femmes rend la vie si douce…Et effectivement si les femmes passent pour des personnes ultra-exigeantes et tyranniques dans la sphère domestique, c’est parce que les besoins des hommes sont souvent déjà pris en charge, sans qu’ils le demandent et s’en rendent compte.

Accusé n°3: un éducation qui est le terreau de la violence et des relations abusives

Mona Chollet démontre également, de manière terrifiante, comment les rôles genrés rendent les femmes plus vulnérables aux relations de couple toxiques et, dans le pire des cas, à être victimes de violences conjugales. Effectivement, l’autrice analyse ce phénomène d’un point de vue sociétal et non du point de vue de la psychologique des auteurs de violences et d’abus. Comme déjà dit précédemment, l’éducation et la société a tendance à apprendre aux femmes à se faire petite et à s’occuper des autres, sapant par la même occasion la confiance en soi. De plus, du fait des inégalité dans le monde du travail, les femmes ont souvent des positions sociales plus fragiles. Cela les rend vulnérables aux violences dans la sphère privée. On peut ajouter à cela une romantisation des passions mortifères dans certaines œuvres d’art. Et, en sus, une tendance de notre société à blâmer les victimes pour le mal qui leur a été fait. L’autrice prend pour preuve notamment le traitement médiatique effarant du meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat. A l’époque, certains médias ont présenté l’affaire comme le destin tragique d’amants maudits, le pétage de câble d’un homme poussé à bout par une femme, au lieu d’y voir simplement un féminicide.

Mais quelles solutions face à cette situation qui fait souffrir les femmes et aussi les hommes? Car, si leur position est socialement plus confortable, il n’empêche que beaucoup d’hommes n’ont pas envie d’être des espèces d’homme-tronc que rien n’affecte.

  • Se rappeler que les relations intimes ne sont pas coupées du social et du politique
  • Remettre en cause les scripts genrés et se demander ce qui est bien pour soi (Est-ce que je veux être en couple? Est-ce que je veux cohabiter avec cette personne? Est-ce que je veux vraiment des enfants? Dans quelles conditions je me sens respectée?)
  • Arrêter de romantiser et d’être fasciné.e par le drame. En vrai, personne de ne veut être Roméo et Juliette. De plus, le confort, l’habitude et la douceur, n’ont rien de forcément ennuyeux et bourgeois.
  • Arrêter d’essayer de sauver les gens. On peut rendre attentif quelqu’un à ses problèmes, mais vous ne pourrez jamais les sauver à leur place.
  • Ne pas faire reposer son bonheur sur quelqu’un d’autre. La personne avec qui vous vivez vous doit attention et respect, mais elle ne peux pas combler le moindre de vos besoins. Les princes et les princesses charmantes n’existent pas, mais les beaux humaines et les belles humaines, oui.

Si ce petit aperçu de l’essai de Mona Chollet (il est bien plus vaste et plus complet!), vous interpèle, je ne peux que vous encourager à le lire! En tant qu’habitué.e des essais féministes, vous n’apprendrez pas forcément de nouvelles choses. Mais, il permet de questionner socialement et politiquement un sujet que l’on cantonne à l’intime. Le tout, de manière à la fois accessible à tous.tes et sourcé de manière académique.

Mona Chollet, «Réinventer l’amour – Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles», chez La Découverte, 2021.

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