« L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, bien plus qu’une histoire d’amitié!

Coup de cœur pour cette magnifique fresque sociale italienne qui mérite son succès en librairie!

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2Italie, Naples, années 1950. Elena (Lenù) Greco et Rafaella (Lila) Cerullo sont deux petites filles qui se lient d’amitié et arpentent les rues d’un quartier populaire. Elles sont toutes deux vives, intelligentes et talentueuses à l’école. Malheureusement, la famille de Lila, plus en difficulté financière, ne souhaite pas que leur fille continue au-delà de l’école obligatoire. Elena, elle, pourra, malgré les réticences de sa mère, continuer à étudier. Cette différence marquera de manière indélébile les destins des deux jeunes femmes qui, de l’enfance à l’approche de la vieillesse, se soutiendront, se déchireront, s’éloigneront, parfois pour se retrouver.

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Vous avez forcément entendu parler de la saga «L’amie prodigieuse» d’Elena Ferrante qui a inondé nos librairies et également nos journaux en raison du mystère concernant l’identité de l’autrice. Mais, il est possible que ce que vous avez entendu à son propos soit un peu confondant et ne montre pas l’ampleur de cette oeuvre. «L’amie prodigieuse», c’est effectivement une histoire d’amitié (presque toxique) et une saga familiale, mais ce n’est pas que ça!

«L’Amie prodigieuse», c’est l’histoire d’une analyse sociale

La société dans laquelle vivent Elena et Lila est très dure, à la fois très hiérarchisée et brutale. Dans leur quartier, ce sont les mafieux et ceux qui ont de l’argent qui font la loi, par la corruption, l’intimidation et la violence s’il le faut. Les relations sont également imprégnées par l’importance de l’honneur et la nécessité de la vendetta. Cette violence se retrouve chez tous: entre les parents et les enfants, dans les couples et entre les enfants eux-mêmes. Cela donne une tonalité très sombre à la saga qui va imprégner les quatre tomes. Même si Elena, en s’élevant socialement, va un peu s’éloigner de cette violence physique, pour vivre une violence plus symbolique, en tant que jeune femme à qui on rappelle sans cesse sa basse extraction sociale.

«L’Amie prodigieuse», c’est l’histoire des femmes italiennes

Au travers de sa saga, Elena Ferrante nous montre la réalité des femmes italiennes des années 1950 à nos jours. On y voit l’évolution des relations hommes-femmes, du mariage, de la maternité grâce à deux regards et deux classes sociales, puisque Elena et Lila vont avoir deux parcours radicalement différents. Mais ces deux parcours dissemblables vont se rejoindre au travers de leur statut femme et de maman. On y traite également du viol, parfois conjugal, et des violences domestiques. Les premiers tomes sont effectivement très éprouvants, car le statut des jeunes femmes en Italie dans les années 50 à 60 n’est vraiment pas enviable, puisqu’elles sont de simples marchandises échangeables, dont le rôle est de pondre des enfants et de se tuer à la tâche pour satisfaire leur famille et leur belle-famille.

«L’Amie prodigieuse», c’est l’histoire d’une ville et d’un quartier

Plus exactement du Rione Luzzatti, un quartier qui n’est jamais nommé, mais reconnaissable par sa topographie. Un quartier populaire, un peu moche, loin de la mer, coincé entre des rails et un tunnel routier, qui va se modifier au fil de la conjoncture économique napolitaine avec un développement après les années 50, puis une déchéance à partir des années 1980, où il connaîtra un tremblement de terre et le fort développement du trafic et de la consommation d’héroïne. L’histoire d’Elena Ferrante donne aussi une folle envie de découvrir Naples, ville contrastée entre gloire et déchéance.

«L’Amie prodigieuse», c’est l’histoire de la politique italienne¹

Au début de la saga, dans les années 1950, l’Italie est en plein boom économique. Les industries se développent, la scolarisation se généralise et les familles accèdent à la consommation. Malheureusement, la sphère politique et l’administration n’arrivent pas à suivre les changements sociaux. Cela va mener à une confrontation très violente en 1968, qui va se poursuivre par des tensions et des attentats fascistes et d’extrême-gauche jusque dans les années 1980 où on assiste à une forme de dépolitisation et une société qui se tourne entièrement vers le capitalisme, l’économie souterraine, l’individualisme et la consommation. Toute cette histoire politique italienne est présente en toile de fonds, puisqu’Elena, d’abord jeune fille ignorant tout de la politique, va au fil de ses études s’approprier ces notions et devenir militante.

Note pour la lecture en V.O.: la lecture en italien demande un petit effort car il a un peu de dialecte et un vocabulaire assez riche, mais ça reste accessible si vous avez l’habitude de lire en italien.

En résumé, courrez lire ce coup de cœur, pour une, fois le succès ne ment pas !

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse (titre original: L’amica geniale), 2014;

Elena Ferrante, Le nouveau nom (titre original: Storia del nuovo cognome), 2016,

Elena Ferrante, Celle qui fuit et celle qui reste (titre original: Storia di chi fugge e di chi resta, 2017;

Elena Ferrante, L’Enfant perdue (titre original: Storia della bambina perduta, 2018, chez Gallimard et Folio.

¹ Crainz, G. (2008). Les transformations de la société italienne. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 100,(4), 103-113. doi:10.3917/ving.100.0103.

 

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11 réflexions sur “« L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, bien plus qu’une histoire d’amitié!

  1. A force de voir cette saga partout, j’hésite à la lire. J’ai tellement peur d’être déçue, au vu de tous les avis positifs que j’ai pu voir… Mais ton avis me donne bien envie d’essayer !

    1. Alors je suis plutôt du genre à éviter les trucs que tout le monde lit, car 9 fois sur 10, je suis déçue. Mais dans ce cas-là, je souhaitais une lecture en italien sans avoir beaucoup d’espoir et j’ai profité d’être en Italie pour m’acheter directement les 4 tomes, et j’ai été impressionnée par la qualité du récit, mais aussi sa noirceur et sa profondeur.

    1. oui, mon papa est arrivé en Suisse avec ses parents qui migraient depuis le Sud de l’Italie! Donc la situation sociale décrite ne m’est pas inconnue d’après ce que je connais de la vie de mes grands-parents qui vivaient par contre plutôt dans une région agricole pauvre et isolée (les Pouilles) et pas dans une ville. Et je lis donc aussi en italien, même si je ne suis pas bilingue, car c’est une langue que je n’ai pas étudié. Moi je la conseille vivement cette saga surtout si tu t’intéresse au côté « analyse sociale »!

      1. Elle a l’air aussi très bien écrite en plus. Elle est notée depuis belle lurette, il faut que je m’y mette !! Mais pas en Italien en revanche ! 🙂

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