La guerre n’a pas un visage de femme / Svetlana Alexievitch

Dans le cadre du Feminibooks de mars 2020, j’ai décidé de présenter le travail d’une autrice qui a reçu le prix Nobel de littérature et qui s’est penchée sur le vécu des femmes soviétiques durant la Deuxième Guerre mondiale.

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Quand on imagine les fronts de la Deuxième Guerre mondiale ou à chaque fois que l’on regarde un film sur cette période, on imagine et ne voit presque jamais de femmes, à part quelques infirmières. La journaliste et écrivaine Svetlana Alexievitch a décidé de remettre sur le devant de la scène les femmes de l’Union soviétique qui ont fortement participé au conflit en leur donnant la parole et en leur permettant de raconter leur guerre en tant qu’infirmières, brancardières, médecins, mais aussi tireuses d’élite, tankistes ou pilotes de chasse.

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Je me suis intéressée à Svetlana Alexievitch dans une démarche de lire les gagnantes des prix Nobel de littérature. A savoir que pour l’instant, seulement 14 femmes ont reçu ce prix et, j’ai un peu honte, mais à part celles qui l’ont reçu récemment, ainsi que Toni Morrisson et Pearl Buck, je ne les connais pas. Le thème de la lutte armée n’est pas forcément, un de mes thèmes de prédilection, mais, par contre, connaitre l’expérience des femmes dans l’armée durant la Deuxième Guerre mondiale, me semblait important.

Le premier élément que m’a fait réalisé «La guerre n’a pas un visage de femme», c’est que, tout d’abord, en tant qu’Européenne de l’Ouest ma vision de la Deuxième Guerre mondiale est tronquée. C’est une vision des fronts français principalement, une vision des forces armées françaises, américaines et anglaises. Effectivement, quand on cherche des films sur la 2GM, on se rend compte que la plupart de ceux qui parlent du front russe sont…russes (à l’exception de Stalingrad de Jean-Jacques Annaud). Cette vision dénaturée, en plus de masquer le point de vue russe, fait aussi disparaître le très grand engagement des femmes soviétiques dans le conflit. Effectivement, 800’000 femmes se sont engagées dans l’armée soviétique, dont 100’000 directement sur le front. En comparaison, on trouvait également des femmes dans les autres armées engagées, mais en proportion beaucoup plus infime.

Svetlana Alexievitch va donc interroger beaucoup de femmes dans le but de leur permettre de donner leur propre vision et non la vision collective, classique, officielle soviétique qui est la norme en Ex-Union soviétique. Il est à noter que l’autrice cherche le récit féminin qu’elle trouve plus quotidien, plus franc et personnel. A savoir également que la première publication de ce livre en 1984 a été en partie censurée.

«La guerre « féminine » possède ses propres couleurs, son propre éclairage et son propre espace de sentiments. Ses propres mots enfin. On n’y trouve ni héros ni exploits incroyables, mais simplement des individus absorbés par une inhumaine besogne humaine.»

Effectivement, les femmes interrogées livrent un récit qui montre le meilleur et le pire de leur engagement dans l’armée soviétique. Cela montre comment les femmes ont pu se former et s’engager, mais qu’à la fois rien n’était prêt pour elles: pas d’uniformes à leur taille, pas de protection hygiénique, la nécessité systématique de faire ses preuves et d’être meilleures que les hommes pour être considérées. Les témoignages soulèvent aussi un paradoxe terrible. Autant les femmes ont été encouragées à s’engager et l’Union soviétique a beaucoup utilisé cela dans sa propagande, autant à la fin de la guerre les femmes engagées ont été victimes du regard hostile de la population. Effectivement, ces femmes étaient soupçonnées d’être des «putes à soldats» et d’avoir couché avec les maris des femmes restées dans le civil. Cela a mené certaines à carrément cacher leur engagement! Beaucoup, engagées très jeunes, n’avaient pas terminé de formation et ont eu de grandes difficultés à retourner à la vie civile.

Seul défaut du récit, je pense qu’il donne une image peut-être un peu trop positive de l’armée soviétique, même si sont évoqués quelques exactions de l’armée russe sur la population allemande à la fin du conflit. Effectivement, il est connu qu’il y a eu des viols massifs et systématiques des femmes allemandes par les soldats soviétiques entre 1944 et 1945. Sachant que le récit s’appuie sur la vision féminine de la guerre, il est probable que ces dernières aient été moins témoins de ces exactions que les soldats hommes, ou encore qu’elles aient décidé de ne pas aborder le sujet.

Pour rappel, ce livre n’est pas un livre d’histoire, mais un roman construit à partir des témoignages d’anciennes combattantes et dont l’objectif est de trouver un sens, une voix alternative. Donc, ce n’est pas une simple retranscription de témoignages, mais l’interprétation d’une autrice à partir un matériel brut. On peut comparer cette démarche à celle d’auteurs comme Truman Capote, par exemple. Je le signale, parce que ce genre de démarche littéraire fait souvent polémique.

En résumé, un récit dur, pas toujours facile à lire, mais qui ouvre les yeux sur l’effacement de la participation des femmes aux grands événements de l’histoire.

Svetlana Alexievitch, «La guerre n’a pas un visage de femmes», chez les Presses de la Renaissance et J’ai lu, 2004.

Dans le cadre du Feminibook (Twitter) organisé par Opalyne :

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