Beauté fatale: les nouveaux visages d’une aliénation féminine

Attention livre dangereux! Pas pour ses lectrices et lecteurs évidemment, mais pour toutes les industries du «complexe mode-beauté»…

beauté fatale

Quatrième de couverture:

Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du «complexe mode-beauté» travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle.

Le propos:

Une cage invisible

Mona Chollet met tout d’abord le doigt sur la nouvelle cage qui enferme les femmes occidentales, une cage invisible et perverse. Poids, silhouette, habillement, comportement, chacun de ces aspects de la vie des femmes est surveillé, fait de prescriptions. Il faut être mince (mais pas trop), prendre soin de soi, être tendance, etc. Respecter ces prescriptions prend aux femmes de l’attention, du temps et de l’argent. Ainsi on peut être certain que les femmes sensibles à ces prescriptions n’utiliseront pas leur énergie à changer les choses puisqu’elles sont occupées à se changer elles-mêmes. Comme le dit si bien l’auteure: «Puisqu’elles avaient échappé aux maternités subies et à l’enfermement domestique, l’ordre social s’est reconstitué spontanément en construisant autour d’elles une prison immatérielle.»

Principal vecteur populaire de prescriptions, les magazines féminins en prennent pour leur grade. Effectivement, ces derniers ne voient pas de contradictions dans le fait de dire à leurs lectrices d’être elles-mêmes, tout en multipliant les rubriques «régime» et «chirurgie esthétique». Sans oublier la rubrique «shopping», car s’ils cachent leur agressivité commerciale sous un ton philogynique à coup de «Nous, les filles» asséné sur un ton complice, il ne faut pas se leurrer sur leurs intentions. Ce ton et cette définition du féminin uniquement par son pouvoir d’achat sont repris également, selon l’auteure, par de nombreux blogs féminins orientés beauté, mode, décoration qui sont en fait une accumulation de produits et de wishlists. Selon elle, cette tendance est aussi liée à l’ambiance actuelle de la société.

«Dans un monde défiguré, pollué, tenaillé par la peur, l’horizon sur lequel chacun s’autorise à projeter ses rêves s’est rétréci jusqu’à coïncider avec les dimensions de son chez lui et, plus étroitement encore, avec celles de sa personne. Notre apparence, comme l’agencement et la décoration de notre cadre de vie, est au moins quelque chose sur quoi nous avons prise.»

Malheureusement, selon Mona Chollet, tous ces discours traduisent surtout une forme de «nihilisme chic». C’est-à-dire «une totale indifférence à l’égard du monde commun». Un phénomène qui exclue «aussi, chez les femmes, toute compétence qui ne relève pas de l’habillement, de la beauté, de la décoration ou des choix de consommation avisés». Comme par magie, l’aliénation est transformée en compétence!

Pourquoi le complexe mode-beauté est-il si puissant?

Selon Mona Chollet, si le «complexe mode-beauté» est si efficace, c’est parce qu’il est le seul, dans la société, à prendre au sérieux la culture féminine. Car le but de l’auteure n’est pas de cracher sur tout ce qui estampillé «beau» ou «féminin». Bien au contraire. Elle affirme que si la presse féminine existe, c’est parce que la presse généraliste est écrite essentiellement d’un point de vue masculin, car ce que vivent les femmes est systématiquement considéré comme particulier et non-universel, devant ainsi figurer dans la presse féminine.

Elle avance également un argument plus philosophique. Selon Mona Chollet, dans notre société, il y a un rejet de ce qui est lié au sens, à la sensualité (associé traditionnellement au féminin), au profit de l’esprit, de la réflexion pure (associé au masculin). Or, «bouter le sensuel hors de la pensée implique un certain mépris des femmes, qui lui sont associées. L’activité intellectuelle se doit d’être abstraite et, par essence masculine, tandis que la sensualité constitue en quelque sorte le repos du guerrier: un domaine féminin, accessoire et plaisant, dont on jouit, que l’on peut célébrer, mais où rien de décisif ne saurait se jouer».

Elle ajoute que «le complexe mode-beauté , en […] bombardant [les femmes] de vêtements, de sacs, de chaussures, de bijoux, de cosmétiques, de colifichets, détourne à son profit une attitude juste [elle parle ici de l’utilisation de ses sens]: mais il la dénature en la condamnant à ne pouvoir s’exprimer que sous le régime de la consommation».

La critique

«Beauté fatale» aborde une foule d’autres sujets passionnants comme l’anorexie, la haine de soi que développe le complexe mode-beauté chez les femmes qui ne sont pas jeunes et blanches, etc., mais je vous laisse le découvrir par vous-même.

Le titre de cet essai peut faire peur, car il n’hésite pas à sortir les grands mots, tels qu’«aliénation». Mais, il se révèle être une réflexion accessible et qui se lit rapidement. D’ailleurs, sa lecture est conseillable à tout le monde, car à défaut d’être parfaitement d’accord avec tous les arguments avancés, il aura de toute façon la qualité de faire réfléchir à notre rapport au «complexe mode-beauté».

De manière générale, on ne peut pas nier que Mona Chollet met le doigt là où ça fait mal: sur ce confinement du féminin dans le soi-même, à l’intérieur, sur le joli, le frivole, le mignon. Une tendance que l’on constate partout, même au-delà du «complexe mode-beauté». On le voit aussi dans le domaine de la littérature avec, depuis quelques années, un sur-développement de littérature simple et feel good avec quantités de lectrices qui ne veulent lire que des choses légères, «parce que la vie est déjà assez dure comme ça». S’il y a une phrase à retenir et qui résume mon avis sur cette tendance, c’est celle-ci (je vais me faire des amies…):

«C’est une chose d’avoir la tête encombrée d’informations et de désirs déposés là par l’industrie de la mode et de la beauté. C’en est une toute autre de faire de ce conditionnement sa raison sociale, de se mettre de bonne grâce au service d’intérêts commerciaux, d’accepter de laisser son pouvoir d’achat résumer sa personnalité, de contribuer avec enthousiasme à son propre enfermement».

Par contre, quelques éléments m’ont dérangé dans la lecture. Tout d’abord, le ton très virulent. S’il rend la lecture vivante et fluide, comme une conversation, il a le défaut de s’égarer parfois dans le jugement de valeur. Si globalement le «complexe mode-beauté» est une grosse machine commerciale, derrière certaines de ces industries, il y a tout de même de l’art, du design, des artisans, donc on ne peut pas mépriser ce complexe dans sa globalité.

L’auteure fait également des comparaisons hors contexte et inadaptées. Notamment, quand elle se demande si une blogueuse mode qui affirme ne plus pouvoir porter deux fois la même tenue une fois qu’on l’a photographiée est plus émancipée qu’une manifestante égyptienne voilée? Bien sûr, comme l’auteure, je trouve que les préoccupations de cette blogueuse sont ridicules en comparaison avec celles de la manifestante. Mais, comparer des éléments sans tenir compte du contexte, c’est le genre de méthode qui permet de faire dire n’importe quoi à n’importe quelle situation. Il y a aussi une attaque un peu gratuite contre le cinéma de Sofia Coppola que l’auteure considère comme futile, car étant l’émanation du mode de vie facile de la réalisatrice. Je trouve cette attaque injustifiée, car, d’accord, Sofia Coppola n’est pas Ken Loach, mais son cinéma reste artistiquement intéressant.

Dernière chose, pas forcément dérangeante mais qu’il faut avoir à l’esprit, c’est que le livre se situe dans un courant  de pensée féministe anticapitaliste, puisque qu’à travers le complexe mode-beauté, l’auteure met en exergue le lien entre le patriarcat et le capitalisme qui, par leur convergence, amènent à l’aliénation des femmes.

En résumé, malgré quelques défauts, c’est un livre qu’il faut lire, car il n’attaque pas la notion de «beauté», mais l’enfermement qui peut s’y cacher. 

Mona Chollet, Beauté fatale: les nouveaux visages d’une aliénation féminine, 2012, chez Zones éditions et La Découverte.

 

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7 réflexions sur “Beauté fatale: les nouveaux visages d’une aliénation féminine

  1. j’ai trouvé cet article super interessant. Je ne suis pas sure de lire un tel livre, déjà parce que j’ai un PAL qui commence à grandir dangereusement, et ensuite parce que TOUT un livre sur le feminisme, je ne suis pas sure dìetre capable de l’avaler. Néanmoins, je trouve le sujet intéressant et tes contres me semblent bien argumentés.

    1. S’il te tente un jour, je peux te dire qu’il est vraiment très fluide à lire, c’est un peu comme une conversation. En plus, il est pas extrêmement long.

  2. C’est toujours difficile de faire la part des choses. Si je prends soin de moi, si je me maquille et fais gaffe à ce que je porte, je trahis la cause féministe, je suis aliénée au marketing, j’exprime mon gout du beau, ou je profite juste de mon droit à faire comme je l’entends ?

  3. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup et je n’avais encore jamais entendu parler de cet essai. Il y a l’air d’avoir pas mal d’évidences bien sûr (la simple évocation des magazines féminins qui veulent qu’on « aime notre corps » tout en enchaînant les régimes, faut pas chercher bien loin pour repérer la contradiction), mais l’ensemble m’interpelle. Il faut que je le note dans mon pense-bête avant de zapper, merci pour l’idée.

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