« La révolution du féminin » ou le corps oublié

Découverte d’un essai qui évoque la disparition de la problématique du corps dans le discours de certains groupes féministes.

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Le mouvement féministe a produit bien plus qu’une dynamique d’égalisation des conditions féminine et masculine. Il a contribué […] à réorganiser en profondeur notre monde commun, à la faveur d’un processus toujours en cours qui voit les rôles familiaux et les fonctions sociales se désexualiser.
Par-delà les obstacles qui empêchent de conclure à une rigoureuse égalité des sexes, il faut ainsi repérer que nous sommes en train de vivre une véritable mutation à l’échelle de l’histoire humaine. Plus d’attributions sexuées ni de partage hiérarchisée des tâches : dans nos sociétés occidentales, la convergence des genres est en marche.
La similitude de destin des hommes et des femmes ne renvoie pourtant à aucune homogénéisation. Dans un monde devenu mixte de part en part, les individus se trouvent plus que jamais requis de se définir en tant qu’homme ou en tant que femme. Or ils ne peuvent le faire sans prendre en considération la sexuation des corps. […] L’auteure entreprend ainsi de réévaluer la corporéité féminine pour en faire le vecteur d’une expérience inédite englobant l’impératif universaliste des droits individuels et l’irréductible incarnation de toute existence. Le sujet féminin contemporain se révèle alors être le modèle d’une nouvelle condition humaine.

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Le corps, un grand oublié du féminisme, pourquoi?:

Cet essai de Camille Froidevaux-Metterie, professeure de science politique à l’université de Reims, est absolument intéressant, tant il parle d’un objet souvent négligé par le féminisme: le corps. Parce que, tout d’abord, le corps a longtemps été le vecteur de l’asservissement des femmes et de leur confinement dans la sphère privée. Elles étaient considérées comme émotionnelles et comme ayant un rôle purement maternel, deux choses qui les limitaient au corps et au foyer, alors que les hommes étaient considérés comme des pures esprits, éloignés de la banalité du corps, destinés à évoluer dans la sphère publique.

Les femmes n’arriveront à s’extirper de la sphère privée qu’à partir des années 1970, à force de lutte et de dénonciations. Cette remise en cause de la division publique-privée du monde sera, selon l’auteure, le geste fondateur, celui qui permettra réellement l’émancipation des femmes. Celles-ci vont pouvoir alors évoluer dans l’espace public et la fin de la division va aussi changer la vie des hommes, puisque ces derniers vont pouvoir s’investir de plus en plus dans le domaine privé.

Cependant, comme le corps, longtemps emprisonné dans la sphère domestique -au service du mari, des enfants-, a été le vecteur de la discrimination, une partie du féminisme a rejeté tout ce qui pouvait être de l’ordre de la nature. Le phénomène est d’autant plus fort que les seules «féministes» s’étant intéressées au corps étaient les «féministes» essentialistes qui revendiquent la spécificité des femmes et méconnaissent la notion de genre. Petite précision, Camille Froidevaux-Metterie n’ignore pas le phénomène de l’hermaphrodisme, mais elle ne traite volontairement que la division homme-femme qui aujourd’hui reste très prégnante dans la société.

L’auteure explique que cette dynamique a été, sans nul doute, bénéfique, car elle a permis de réduire l’écart qui séparait les femmes et les hommes dans leur rôle au sein de la société. Cependant, cela a mené à une négation du corps et à une stigmatisation de tout ce qui y fait référence:

Voilà, comment, sans nuances ni hiérarchisation, on dénonce la sexualisation précoce des adolescentes, on s’indigne du choix de ces mères qui envisagent de quitter leur travail pour se consacrer à leurs enfants, on stigmatise les femmes qui allaitent un peu trop longtemps leur bébé-sangsues, on rejette l’instrumentalisation du ventre de celles qui acceptent la gestation pour autrui, on jette la pierre à ces autres qui continuent de souscrire aux idéaux masculins en termes de signes extérieurs de féminité.

Car il faut, selon l’auteure, distinguer la désexualisation (la fin des rôles sexués) de la désexuation (la négation d’une existence féminine incarnée dans un corps).

La cause de l’atténuation de la flamme féministe?

Selon l’auteure, ce phénomène est dommageable, car il est possible qu’il soit à la base de la perte de la flamme féministe chez les jeunes femmes d’aujourd’hui (les «je-suis-pas-féministe-mais…»). Ce qui est d’autant plus compréhensible qu’actuellement les femmes sont soumises, d’un côté, par la société à une tentative de modelage très violente avec des injonctions de beauté, de minceur, de conformité et, de l’autre, encouragées par certains groupes féministes à se désintéresser et à nier leur corps. Effectivement, dans la perspective de certains groupes féministes, le corps n’est envisagé que sous l’angle de la domination masculine.

Il ne s’agit pas ici de nier que ce corps ait été le réceptacle de la domination masculine et de dire qu’il ne l’est plus du tout. Cependant, il est paradoxal que certains groupes féministes considèrent que les femmes sont à la fois, en tant qu’individus de droit, complètement libres, mais, qu’en tant que sujet avec un corps féminin, elles sont totalement aliénées.

Un réappropriation positive du corps sexué

Le but de l’auteur? Se réapproprier le corps de sexe féminin de manière positive. Elle aborde alors sous cet angle de nombreux sujets comme la beauté, les règles, la maternité, la ménopause, la séduction, etc., avec un constat: on ne peut pas nier l’importance du corps et de l’image, car c’est ce qui nous permet d’avoir une relation avec l’autre, que nous le veuillons ou pas, c’est notre forme incarnée qui nous présente au monde. Il faut aussi préciser que la réappropriation positive du corps pour l’auteure ne passe pas forcément par une apparence typiquement féminine. Pour Camille Froidevaux-Metterie, nous avons un corps sexué, mais ce corps chacun est libre de choisir comment il le présente. Elle souligne simplement qu’avoir un corps de femme fait que l’on ne peut pas éviter, par exemple, de se poser un jour la question de la maternité (ou de la non-maternité).

Les hommes face à la révolution du féminin

En conclusion, l’auteure parle un peu des hommes, ceux dont on annonce la fin dans les médias (avec un ton presque apocalyptique), ces hommes qui aujourd’hui ne sont plus «des vrais hommes». En fait, Camille Froidevaux-Metterie explique que ces derniers ne font que passer par un questionnement identitaire que les femmes ont sans cesse dû faire au cours des dernières décennies. Elle cite le philosophe Gilles Lipovetsky:

Les genres se trouvent voués au même destin marqué par le pouvoir de libre disposition de soi et l’exigence de s’inventer soi-même en dehors de toute impérativité sociale.

Des corps, des genres (1)

L’avis de La dent dure:

En bref, celle qui vous écrit a grandement apprécié la lecture de cet essai. Effectivement, grâce à son approche phénoménologique, il arrive à se mettre au plus près des femmes et de leur préoccupations. Personnellement, en tant que jeune féministe, cet essai a répondu à nombre de mes questionnements existentiels. De plus, il est agréable de lire un essai positif sur la condition des femmes. L’auteure ne nie pas les discriminations toujours présentes, mais elle propose d’avoir un regard sur le long terme. Un point de vue qui permet de constater l’immense avancement de la cause des femmes. De quoi se booster, pour les combats qu’il reste à mener. Je vais émettre cependant deux bémols. Tout d’abord, le fait que l’auteure ne parle pas du courant des féministes «sex-positive», des féministes qui justement n’ignore pas le corps puisqu’il est vecteur de plaisir. Enfin, le dernier bémol vient de la forme de l’essai. Conformément à la rédaction académique, «La révolution du féminin» laisse une très grande place à une large revue de la littérature en histoire des idées politiques, anthropologie et psychologie. Ainsi, le cœur de l’essai, la réappropriation positive du corps, est une part plutôt congrue. Ce format est malheureusement totalement rédhibitoire pour un lecteur peu familier avec ces disciplines, ce qui est dommage car le cœur de l’essai de Camille Froidevaux-Metterie mériterait d’être vulgarisé et largement diffusé, tant il est positif pour les femmes.

En résumé, je conclurais avec cette phrase: «A nier les spécificités physiques des femmes, on les abandonne à ceux qui, eux, s’y intéressent pour en faire profit».

Camille Froidevaux-Metterie, «La révolution du féminin», Paris: Editions Gallimard, coll. La bibliothèque des sciences humaines, 2015, 384 pages. 

Merci aux éditions Gallimard pour l’envoi sur demande du livre en service presse.

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7 réflexions sur “« La révolution du féminin » ou le corps oublié

  1. Je ne sais si c’est faute de l’auteur ou faute de votre présentation mais, en tant qu’homme, je suis dubitatif. Est-il nécessaire de critiquer les féministes comme aveugles ou déformantes, pour introduire ce point de vue d’étude ? Ce point de vue est intéressant, il désigne une perspective d’étude, mais il part d’une position faussement cruciale. Je vous cite : « Les femmes n’arriveront à s’extirper de la sphère privée qu’à partir des années 1970, à force de lutte et de dénonciations. Cette remise en cause de la division publique-privée du monde sera, selon l’auteure, le geste fondateur, celui qui permettra réellement l’émancipation des femmes. Celles-ci vont pouvoir alors évoluer dans l’espace public et la fin de la division va aussi changer la vie des hommes, puisque ces derniers vont pouvoir s’investir de plus en plus dans le domaine privé. » De mon point de vue, des femmes militantes ont du vaincre cette division pour imposer des thématiques inaudibles auparavant. L’ inégalité de salaires ? Voyer les grèves de femmes en Belgique 1964. L’avortement ? Manifestations et pétitions de femmes en 66 etc. Bien des femmes ont profité de ces avancées sans sortir dans l’espace public, mais en gagnant de l’affirmation de soi, de l’autonomie, de l’identité par les victoires de ces militantes. Et SANS que RIEN ne change pour les hommes, dont la problématique n’est pas ‘pouvoir s’investir dans l’espace privé’ mais bien DESERTER de la DOMINATION masculine.
    Dans cette problématique là, la question de la séduction et de ses rôles ou jeux est à questionner. Les hommes devront faire leur deuil de leur devoir (collectif, communautaire, genré) de virilité. Devoir de désirer, devoir d’être prêt à baiser…
    Il est vrai qu’il est un peu angélique de penser un futur d’êtres humains a-sexués. Que se passera-t-il quand la prégnance des genres construits comme vecteurs de socialisation sera atténuée ? Bien difficile de le dire. Oui, il y a une certaine expérience du corps sexué, qui est distincte.
    Mais pourquoi dire d’emblée que « Dans un monde devenu mixte de part en part, les individus se trouvent plus que jamais requis de se définir en tant qu’homme ou en tant que femme. » ? C’est à tout le moins prématuré. Il faut encore déconstruire, et les féministes radicales le font bien. La déconstruction du genre homme est encore nulle part. Ce qui est requis de nous actuellement (et présenté comme demande sociale) est un RETOUR aux rôles sociaux prédéfinis (c »est notamment la demande des « hommes en crise » selon leurs ‘coachs’). Et dans ce contexte, tout questionnement identitaire risque (risque) de retomber dans un essentialisme sous domination masculine.
    Voilà. Un coup de dent un peu dure contre une orientation un peu sensationnaliste et un peu risquée.

    1. Je considère que c’est probablement les raccourcis que j’ai dû utiliser qui vous font mal interpréter les paroles de Camille Froidevaux-Metterie. Tout d’abord, quand vous dites  » dont la problématique n’est pas ‘pouvoir s’investir dans l’espace privé’ mais bien DESERTER de la DOMINATION masculine. », j’imagine que vous vouliez parler de s’investir dans l’espace public. Mais pour répondre à votre phrase, sortir de l’espace privé est pour les femmes, dans une perspective de science politique, un premier pas vers la désertion de la domination masculine, puisque l’espace privé était le lieu de confinement des femmes. Le but final étant que les femmes puissent se déplacer dans les deux espaces librement et sans domination. Vous dites que bien des femmes ont profité d’avancées sans sortir dans l’espace public, mais à partir du moment où des manifestation sont organisées, des sujets traités de manière publique, nous sommes dans l’espace publique. Il n’y a pas besoin que les femmes sortent physiquement de l’espace privé, le fait qu’un problème qui les concerne soit traité sur la place publique est déjà une sortie du confinement de l’espace privé.
      Concernant la déconstruction du genre homme, c’est vrai que quand on lit les médias, on voit ce genre d’affirmation grandiloquente: « Les hommes ne sont plus des vrais hommes », « Les hommes sont perdus dans leur identité » et on voit l’émergence de coach de séduction aux méthodes très problématique. L’auteure du livre ne nie pas cela, mais elle dit que l’on peut tout de même constater que les hommes changent énormément d’eux-même, s’investissent dans le privé, revendique l’équilibre entre vie privé et vie professionnelle (un exemple personnel: une discussion entre plusieurs hommes de mon âge (25-30 ans), dont quelques jeunes papa qui se plaignait de la durée ridicule de leur congé paternité, alors qu’il était primordial pour eux de passé du temps avec leur épouse et leur bébé et que dans ces moment-là le travail n’avait plus d’importance. Je précise que ces jeunes hommes avait des niveaux d’éducation et des métiers très différents). Mais, je suis d’accord qu’il n’y a pas un vrai débat public pertinent sur l’identité masculine et c’est bien dommage.

      1. Merci de cette réponse. Je réagissais surtout sur la phrase « et les hommes ont pu s’investir dans l’espace privé ». Comme si le mouvement des militantes avaient changé femmes (c’est vrai) et hommes (c’est beaucoup moins vrai). Si quelques hommes ont une attitude un peu plus investie dans l’espace ménager en tant qu’aidant ponctuel, pour l’essentiel leur participation à la domination (fonctionnement collectif, blagues sexistes, signes extérieurs de virilité, loisirs non-mixtes sportifs ou autres…) persiste inchangée. Quand la vie les bouscule (divorce, compagne qui gagne davantage qu’eux, etc.), ils se sentent mal (preuve qu’ils n’ont pas modifié leur investissement). De nombreux thérapeutes (mon mot de ‘coach’ était réducteur) surfent sur cette vague. Et les médias aussi.
        Vos exemples de jeunes hommes sont intéressants (mes repères datent un peu !). Il y a sans doute une évolution ‘souterraine’ parmi nous. Mais si peu de discours posant de nouveaux repères. Auxquels les pionniers pourraient se référer. Merci pour votre dernière phrase.

  2. Je me souviens avoir réfléchie sur le paradoxe de la femme libre mais au corps soumis par les pressions de la société sans pour autant faire le rapprochement avec la cause des féministes (je pense au questionnement sur la cause de l’atténuation de la flamme féministe).
    J’avais surtout envisagé cette question sous l’angle de la pilosité car beaucoup de femmes de nos jours s’épilent sans se poser de questions sur les codes, ni même s’interroger sur les effets que cela à sur leur corps.
    J’en étais venu à la conclusion qu’une femme devrait adhérer aux principes de beauté imposés par la société mais seulement pour elle-même (on pourrait encore y voir un paradoxe mais, pour reprendre l’exemple de l’épilation, une femme peut le faire pour elle-même en toute connaissance de cause, tout en ayant dépassé le stade mouton : bref, s’interroger avant d’agir ou de suivre).
    Je pense que certains sujets restent encore tabous du fait de nos habitudes culturelles (dans l’esprit commun, une femme qui ne s’épilent pas est obligatoirement une féministe, pourquoi ? Parce qu’elle se pose des questions, qu’elle refuse d’adhérer à un principe de beauté venant de l’industrie pornographique ou tout simplement parce qu’elle est différente ?).
    Sur le thème du féminine/féministe, je trouve que le documentaire « Princesses, Pop Stars & Girl Power » (ne pas trop se fier au titre) est intéressant :).

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