« Hannah Arendt », le film qui raconte « Eichmann à Jérusalem »

Sorti en 2013, «Hannah Arendt» n’est pas le biopic éponyme de la célèbre philosophe allemande, mais le récit du suivi du procès Adolf Eichmann; un récit autant intéressant que polémique.

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Le film

Synopsis:

1961. Hannah Arendt, philosophe juive ayant fuit l’Allemagne en 1933, se rend à Jérusalem pour suivre le procès du nazi Adolf Eichmann. Le compte rendu que livrera la philosophe va déclencher une véritable tempête, particulièrement dans la communauté juive. Effectivement, Hannah Arendt ne voit en Eichmann qu’un soldat faisant son travail, une incarnation de la «banalité du mal» (notion qu’elle développera durant ce fameux procès) et non le sanguinaire antisémite que l’on a dépeint.

La critique:

Cinématographiquement, le film de la réalisatrice allemande Margarethe von Trotta est plutôt banal et n’offre pas vraiment de surprise. La construction du récit est prévisible et totalement conforme au style des récits biographiques, avec une trame qui navigue entre présent et flash-back. La réalisatrice ajoute également quelques images d’archives du procès Eichmann, qui avait été filmé par de nombreuses chaînes télévisées à l’époque. «Hannah Arendt» est un film où l’on parle beaucoup. Il ne faut clairement pas s’attendre à de l’action, du suspense et des retournements de situation.  C’est un film quasi pédagogique, qui met en valeur les débats philosophiques et la pensée d’Hannah Arendt; une pensée provocante et libre. Le film est surtout une invitation à lire ou à mieux connaître l’oeuvre de la philosophe pour avoir la chance, comme ses étudiants, d’accéder à l’esprit de cette femme exceptionnelle. Hannah Arendt est d’ailleurs très bien incarnée par l’actrice Barbara Sukowa, qui donne corps à cette intelligence incomparable. Mais «Hannah Arendt», c’est aussi le film d’une polémique, celle déclenchée par les articles de la philosophe sur le procès d’Adolf Eichmann. Une polémique qui va créer beaucoup de remue-ménage dans la communauté juive et isoler passablement Hannah, qui, malgré tout, maintiendra sa position. Remarque : le film passe le test Bechdel sans encombres.

Mais pour évoquer les propos d’Hannah Arendt, quoi de mieux que de se pencher sur «Eichmann à Jérusalem», le récit du procès qui a provoqué tant de remous.

Le livre

Contexte:

Le nazi Adolf Eichmann a été enlevé en Argentine par les services secrets israéliens pour être traduit devant les tribunaux à Jérusalem. Cet homme est dépeint par l’accusation comme l’architecte principal de la mise en oeuvre de la «solution finale». En assistant au procès et en faisant des recherches, Hannah Arendt se rend compte qu’Eichmann n’a rien de l’antisémite sanguinaire imaginé et que le procès s’égare dans sa recherche de justice pour le peuple juif.

Propos:

Hannah Arendt constate qu’Eichmann n’a rien d’un idéologue. Pour elle, il n’est qu’un rouage de plus dans la grande administration nazie de l’époque. Il n’est pas charismatique, pas particulièrement intelligent, ni réellement antisémite. Ce dernier était même en accord avec les écrivains sionistes et pensait que les Juifs devaient avoir une terre à eux. L’accusé explique également qu’il aurait fait son travail (ici, favoriser l’extermination) peu importe la cible visée. Eichmann dit notamment qu’il aurait tué son père si le Führer le lui avait demandé. En plus de cet accusé insignifiant qui fait pâle figure, Arendt voit le procès comme un échec pour trois raisons:

1/ La justice est affaiblie quand elle est administrée par un tribunal de vainqueurs

Comme pour les procès de Nuremberg, les accusés sont face à un tribunal gouverné par les vainqueurs, il est donc difficile d’avoir un procès réellement équitable. La chose est d’autant plus vraie pour le procès d’Eichmann puisque le tribunal n’a pas admis certains témoins de la défense. Pour la philosophe, le jugement d’Eichmann aurait dû être fait devant un tribunal international et non à Jérusalem. Bien sûr, on peut se questionner sur la nécessité de donner un procès équitable aux anciens nazis, vu les atrocités perpétrées, mais le principe fondamental de la justice est son équité envers tous, accusés comme victimes. Sans cela, la justice perd de sa valeur.

2/ Le procès n’a été mené que sous l’angle de l’extermination de peuples particuliers et la notion de crime contre l’humanité n’est pas utilisée

Effectivement, Hannah Arendt dit: «A aucun moment du procès et nulle part dans le jugement, le tribunal de Jérusalem n’a mentionné ne serait-ce que la possibilité que l’extermination de groupes ethniques entiers – Juifs, Polonais ou Tsiganes – soit davantage qu’un crime contre le peuple juif, le peuple polonais ou le peuple tsigane et que l’ordre international et l’humanité tout entière en ait été gravement atteints et menacés». Il est important de rappeler que la notion de «crime contre l’humanité» est d’ailleurs née durant les procès de Nuremberg.

3/ Eichmann est jugé à la fois pour lui-même et pour tous les nazis

Comme déjà évoqué, Eichmann est décrit comme un «pervers sadique» et comme un monstre sans pareil, alors que l’on se rend rapidement compte qu’il n’était ni un idéologue, ni un nazi particulièrement influent. Il n’est donc qu’un cadre parmi d’autres ayant travaillé pour le Reich. L’accusation devient alors contradictoire, car si Eichmann est bien le monstre décrit, cela veut dire que tous les autres cadres le sont aussi et que tous devraient être traduits en justice de la même façon. Effectivement, on ne peut pas mettre en avant la monstruosité d’une personne (son individualité) tout en voulant la punir pour un système dans son entier (la globalité).

Pour Hannah Arendt, ces personnes n’ont fait qu’obéir aux ordres du régime en place à une époque où le refus était une solution très risquée, même si certains ont tout de même eu le courage de résister. Elle ajoute que, si ces personnes sont inquiétées aujourd’hui, c’est parce qu’elles font partie des perdants et elle rajoute: «Un seul d’entre eux aurait-il souffert de mauvaise conscience s’ils avaient été victorieux?» Pour étayer cette thèse, Hannah Arendt ajoute qu’il est quasi certain que les Russes, entre autres, ont commis des crimes de guerre durant la Seconde Guerre mondiale qui ne leur ont jamais été reprochés; le privilège des vainqueurs.

Malgré la faillite du procès, Hannah Arendt ne conteste pas qu’Eichmann mérite d’être puni. Simplement, celui-ci mérite d’être puni pour avoir «soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre de nations, comme si [lui] et ses supérieurs [avaient] le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter la Terre» et non comme le grand instigateur, le diable responsable du massacre des Juifs.

On le comprend volontiers, la volonté d’Hannah Arendt de voir les crimes de la Seconde Guerre mondiale comme des crimes contre l’humanité, plus que des crimes contre les Juifs, choque la communauté juive encore récemment touchée par les événements. Cela déplaît d’autant plus aux sionistes, mouvement duquel Hannah s’est détachée après y avoir adhéré et auquel elle reproche d’instrumentaliser l’antisémitisme en sa faveur.

Mais d’autres propos vont énormément faire polémique, notamment quand Hannah Arendt parle de la collaboration des Judenräten (conseils juifs chargés de faire régner l’ordre dans les ghettos et d’améliorer les conditions de vie des déportés) avec les nazis pour sauver des Juifs éminents, au détriment des Juifs moins bien nés. Mais je ne vais pas m’étendre sur le rôle des Judenräten, car c’est une polémique qui fait encore rage aujourd’hui.

Cependant, ce qui est absolument incroyable chez Hannah Arendt, c’est que, malgré son identité de juive allemande, son exil forcé à travers l’Europe, son internement dans un camp en France et l’extermination de ses compatriotes, à aucun moment, la philosophe ne laisse l’émotion, la colère ou la vengeance prendre le dessus sur l’esprit et la réflexion. Elle revendique son anticonformisme et son refus du politiquement correct avec la célèbre phrase: «I don’t fit».

En résumé, si le cœur vous en dit, lisez Hannah Arendt, car c’est un esprit réellement exceptionnel et le résumé ci-dessus n’est qu’un aperçu très lacunaire. Par contre, si la philosophie politique vous donne des boutons, vous pouvez toujours découvrir le film, qui, malgré son côté assez convenu, vous fera un résumé intéressant de la pensée d’Hannah Arendt. 

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