« Elle s’appelle Ruby » ou comment tuer son film en 10 minutes

Critique un peu désenchantée du dernier film des réalisateurs de l’excellent «Little Miss Sunshine». Comme quoi, on ne gagne pas à tous les coups…Elle-s-appelle-Ruby

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Calvin a écrit un best-seller, alors qu’il était à peine sorti de l’adolescence. Quelques années plus tard, le jeune écrivain est en panne d’inspiration et n’arrive plus à écrire. Sur les conseils de son psychiatre, il se met à écrire sur la fille de ses rêves, la fille parfaite. Il va l’appeler Ruby. Le problème, c’est qu’un jour Ruby débarque dans son salon en chair et en os et qu’il se rend compte que tout ce qu’il écrit sur elle devient réalité.

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«Little Miss Sunshine» fait partie de mes films préférés, car on y trouve tous les ingrédients qui font le bon cinéma indépendant américain: de l’humour noir, un peu de subversion, de bons acteurs, etc. J’étais donc forcément curieuse de découvrir le dernier bébé des réalisateurs Jonathan Dayton et Valerie Faris: «Elle s’appelle Ruby» avec Paul Dano (Little Miss Sunshine, 12 years a slave) et Zoe Kazan.

On peut avoir quelques craintes en visionnant le film. Un film où un homme peut faire ce qu’il veut d’une femme simplement en l’écrivant sur sa machine à écrire? Le scénario presque parfait pour tomber sur un film avec des ressorts comiques lourdingues. A un moment, cette possibilité est bien effleurée, car Calvin a un frère qui, quand il découvre l’origine de Ruby, ne peut pas s’empêcher de baver comme un ado prépubère sur tout ce que son frère pourrait faire faire à cette demoiselle. Mais, Calvin, en jeune homme tendre et romantique qu’il est, balaye rapidement la question en mettant sous clé son manuscrit et en promettant qu’il n’écrira plus une seule ligne sur Ruby pour qu’elle reste telle qu’elle est. Enfin presque, parce le gentil Calvin, ne l’est pas tant que ça et comment résister à l’envie de «corriger» certaines choses.

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«Elle s’appelle Ruby» commence comme une comédie romantique un peu originale par le fait qu’elle revisite le mythe de Pygmalion. C’est assez drôle, même si les ressorts comiques ne sont pas de première fraîcheur et que les personnages sont construits de manière stéréotypée (l’écrivain torturé, le frère bête et macho, la mère fantasque et new age, etc.). Évidemment, Calvin vit ensuite un rêve éveillé avec sa belle. Puis, les choses se gâtent. Calvin, qui avait montré jusque-là un jour plutôt favorable, se révèle être un grand égocentrique et Ruby, affectée par son comportement, désire prendre de la distance. La tentation est évidemment trop forte et Calvin ouvre le tiroir contenant le fameux manuscrit pour réparer son couple, ce qui échoue totalement et nous mène à une scène où Calvin révèle à Ruby qu’elle est le produit de son écriture. Cette scène est d’une violence psychologique impressionnante, surtout quand vous venez de passer 45 minutes dans une comédie romantique. Mais, cette scène est LA scène du film. Celle qui révèle tout le côté malsain de la situation. Le film aurait dû s’arrêter là, vraiment.

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Pour expliquer ce qui m’a posé problème dans ce film, je suis obligée de raconter sa très dérangeante fin. Donc, si vous voulez être surpris, allez voir le film et revenez plus tard.

*Spoiler alert* Après cette scène difficile, Calvin efface la mémoire de Ruby pour la libérer. Celle-ci fuit. Calvin écrit alors un livre sur son histoire d’amour inhabituelle et c’est un succès. Par hasard, il rencontre Ruby (qui ne se souvient pas de lui) et celle-ci retombe sous son charme. Résumons. Nous sommes face à une femme qui retombe sous le charme d’un homme qui lui à faire subir une humiliation d’une violence incroyable, parce celui-ci a effacé sa mémoire…*Fin de spoiler*

Bien sûr, le scénario d’«Elle s’appelle Ruby» aborde le mythe de Pygmalion, le mythe de la créature et de son maître. Mais comment ne pas être dérangé par ce personnage qui est traité comme un pur objet et que l’auteur peut séduire à volonté puisqu’elle ne se souvient de rien. J’imagine que les auteurs voulaient donner un message romantique comme «On a toujours une deuxième chance». Mais au lieu de ça, on ressent une sorte de malaise face à cette conclusion qui, en plus d’être incommodante, réduit à néant toute réflexion, tout questionnement sur le couple; puisque Calvin récupère sa Ruby, il ne sert plus à rien de s’interroger sur l’acceptation de l’autre et sur la remise en question de soi. Avec ces 10 minutes en plus, les réalisateurs sont passés d’un film indépendant à une comédie romantique mainstream au message brouillon qu’on pourra qualifier de maladroit, voire de nauséabond, selon les sensibilités.

Le test Bechdel:

Le film passe le test Bechdel, malgré le fait que le personnage de Ruby soit traité comme un objet du début à la fin du film (en même temps, c’est le thème du film qui veut cela…).

En résumé, un film hybride entre la comédie romantique et le drame, entre le cinéma grand public et le cinéma indépendant. Mais, surtout un film qui passe totalement à côté de son sujet avec une fin complètement loupée.

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7 réflexions sur “« Elle s’appelle Ruby » ou comment tuer son film en 10 minutes

  1. Je trouvais l’idée plutôt sympa, si on la détache de tout féminisme, évidemment. Mais vu la fin, ça semble dur de s’en détacher, justement !

    1. C’est clair que d’un point de vu féministe ça pose problème, mais même d’un point de vue universel le message du film est assez incompréhensible…

  2. Je viens de voir le film et de lire cette critique dans la foulée. Si effectivement le film n’est pas au niveau de « Little Miss Sunshine » j’ai cependant un problème avec l’interprétation de la fin du film qui est faite ici. J’ai peut-être tort mais pour moi la « Ruby » qu’il rencontre à la fin n’est pas la Ruby qu’il a imaginé (je ne crois pas me souvenir qu’il l’ai rendu amnésique d’ailleurs). Pour moi, le film que nous voyons est le livre que Calvin a écrit, en écrivant ce livre il s’est rendu compte de tout ce qui a rendu impossible ses relations amoureuses, son ego. Selon moi, le fille qu’il rencontre à la fin donne son apparence à la Ruby du livre. Etant attiré par cette fille, et ayant réglé ses problèmes d’ego en écrivant son livre, il peut enfin essayer de vivre une relation saine. La fille qu’il rencontre à la fin représente l’espoir que Calvin y parvienne enfin. Je ne sais pas si je suis clair mais je pense que Ruby n’est que la projection de la fille dans le parc. A la manière d’un lecteur, exemple: j’ai lu Harry Potter quand j’avais onze ans (avant les films), pour moi l’image d’Harry n’était pas précise dans ma tête « brun, yeux verts, cicatrice, etc », mais après avoir vu les films et avoir relu les livres je vois clairement l’acteur Daniel Radcliffe, et j’ai du mal à imaginer Harry autrement maintenant. Je pense que c’est pareil avec Ruby. Calvin voit une fille dans un parc, en tombe amoureux, donc la femme parfaite qu’il imaginait « Ruby » doit lui ressembler. Je pense que c’est pour cela que la fille ne donne pas son nom à la fin, car selon mon interprétation, elle ne s’appelle pas Ruby.

    Qu’en pensez-vous ?

      1. mais si c’est ce que voulaient faire comprendre les réalisateurs ils auraient dû le clarifier à un moment. Après, j’ai de la peine à argumenter à nouveau car cela fait un sacré moment que j’ai vu le film et je ne me souviens pas de tous les détails. Il faudrait que je le revoie en pensant à votre perspective. Mais, merci pour ce partage.

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