Résistance féministe #2.5: Transmission des patronymes, une discrimination aux racines profondes

Après un article plus généraliste et léger sur la pression sociale liée au mariage et sur l’amour véritable qu’il est censé symboliser, voici un article plus concret touchant à un des sexismes légalisés contenu dans l’institution du mariage en Suisse.

En 2011, le Parlement fédéral a modifié le droit du nom de famille, afin de lever un des derniers obstacles légaux à l’égalité entre homme et femme. A présent, lors d’un mariage, les deux époux gardent leur nom de famille et gardent leur droit de cité communal et cantonal respectif (en gros, leur lieu d’origine). Le couple peut cependant se choisir un nom commun qui peut être celui du mari ou celui de la femme. Si les époux n’ont pas de nom commun, ils doivent déterminer le nom que porteront leurs enfants. Les doubles noms sont désormais interdits. Le nouveau droit du nom de famille s’applique également aux couples pacsés de même sexe.

Cette loi amène effectivement une égalité de traitement et est plus en conformité avec les pratiques de conjugalité actuelles: le nom du mari n’est pas automatiquement imposé pour les enfants, un homme non-marié peut facilement transmettre son nom à ses enfants, application de la loi pour les couples homosexuels et lesbiens, etc.

Cependant, à l’épreuve du terrain, on se rend compte que la discrimination à l’égard de la transmission du matronyme continue, malgré une loi équitable pour les deux conjoints.

Des hommes traditionalistes et des femmes conciliantes

J’ai assisté à quelques mariages dans ma vie. Dont une bonne partie récemment, après le passage de cette nouvelle loi. Dans ces mariages, les épouses ont systématiquement adopté le patronyme de leur mari. Les épouses étaient pourtant des femmes éduquées, modernes et actives; des femmes qui ne sont pas de pauvres petites choses soumises à leur mari.

La plupart ont probablement choisi de prendre le nom de leur époux par tradition ou par volonté de former une cellule familiale avec un patronyme uniforme, prenant à leur charge leur rôle de gardienne de l’unité familiale. Ce choix peut paraître innocent, mais il est symboliquement grave. La tradition qui normalise la transmission du nom de l’homme est une façon de donner moins d’importance à l’identité et au patrimoine des femmes, de les considérer uniquement comme les reproductrices de la lignée mâle. Les mots sont forts, mais historiquement, on ne peut pas nier cet état de fait.

Aujourd’hui, comme déjà évoqué, les maris peuvent prendre le nom de leur femme et celles-ci peuvent transmettre leur nom à leur(s) enfant(s). Cependant, les cas d’hommes prenant le nom de leur femme sont peu fréquents et les enfants de familles biparentales portant le nom de leur maman sont des oiseaux rares. Les femmes bien sûr peuvent garder individuellement leur nom, mais celles qui le font sont presque considérées comme des rebelles. D’ailleurs, il est courant que ce choix cause de grands débats au sein du couple, voir des vexations au sein des familles.

Le nom du père, le soi-disant garant de la traçabilité

Sous le couvert de la simplification généalogique (élément soi-disant objectif), la transmission du nom de famille du père est sans cesse montrée comme LA meilleure solution. On ne peut douter de la sincérité des généalogistes qui craignent de voir leur travail se compliquer. Mais, ces derniers ne sont probablement pas conscients qu’ils défendent une tradition qui rejette le patrimoine familial des femmes.

Changer de nom de famille n’est pas une expérience extrêmement traumatisante et ce n’est pas la pire chose qui peut arriver aux femmes sur cette planète en comparaison avec les violences conjugales, les viols, le harcèlement de rue, les mariages forcés et les mutilations génitales. Nous sommes d’accord sur ce point. Mais, renversons le problème. Est-ce que beaucoup d’hommes accepteraient de prendre le nom de leur épouse? Est-ce que beaucoup accepteraient d’être présentés comme «M. Caroline Paroz» et de voir leur prénom effacé de temps en temps? Est-ce que beaucoup accepteraient que certaines lettres soient adressées à la «famille Caroline Paroz»? Selon moi, la réponse est un «non» très majoritaire (si vous trouvez une étude disant le contraire, prévenez-moi) et montre que l’on demande aux femmes d’abdiquer sur une chose que beaucoup d’hommes refuseraient catégoriquement de faire.

Le poids des conventions et encore un symbole de l’Amour à 2 balles

Peut-être est-ce confortable de céder aux conventions sociales et de prendre le nom de son mari. Mais, ce choix est souvent fait dans l’inconscience de ce qu’il symbolise. De plus, comme pour le mariage en général, le changement de nom est souvent associé à l’amour que l’on porte à son compagnon. Ce qui est une forme de chantage assez peu romantique: «abandonne ton identité, si tu m’aimes». Les hommes doivent donc apprendre à se distancier de ces conventions, même s’il est difficile d’abandonner un privilège séculaire. Une femme qui veut garder son nom de famille ne l’aime pas moins qu’une autre. Il faut la voir comme une personne attachée à son histoire familiale et qui pense que celle-ci a autant de valeur que celle de son compagnon. A ce sujet (la minute où je vous raconte ma vie), je me rappelle d’une jeune femme qui m’a dit que «si on aime son mari, on change de nom de famille» (ou comment prendre deux tonnes de jugement sur ton couple dans ta face). Cette jeune femme n’était pas une bigote appartenant à une milice chrétienne, c’était juste une gentille jeune fille toute romantique et amoureuse de son mari, qui n’avait jamais réfléchi à ce que signifiait réellement la transmission du patronyme. Oui, mais les femmes choisissent elles-mêmes de prendre le nom de leur mari, alors de quoi tu te mêles?

Je m’en mêle parce l’anecdote illustre bien une chose. Les femmes n’ayant pas accès à des connaissances qui déconstruisent la réalité sociale ne se rendent pas forcément compte de ce que symbolise l’abandon de leur nom de famille. De plus, la loi actuelle fait qu’un nom de famille doit être abandonné; la plupart du temps celui des femmes.

Le droit du nom de famille espagnol

Alors, quel système adopter pour une non-discrimination du patrimoine des femmes et une facilitation de la transmission des matronymes? Le système espagnol actuel pourrait être une solution. Dans ce système, les individus reçoivent le premier nom de famille de leur père (patronyme) et le premier nom de famille de la mère (matronyme). Traditionnellement, le nom du père était toujours en première position et se transmettait aux enfants.

Un exemple pour clarifier, avec des noms de familles suisses: la fille de Didier Cosandier Junod et de Justine Simonin Sandoz s’appellerait Amandine Cosandier Simonin.

Mais, la loi sur l’égalité des sexes permet aujourd’hui de changer l’ordre des noms de familles et de transmettre le matronyme s’il est mis en première position. Bien sûr, ce système n’est pas parfait et il resterait probablement plus difficile d’imposer les matronymes. Mais, il permet à chacun de transmettre au moins un nom. Ainsi, chacun peut léguer une moitié de son patrimoine. Malheureusement, ce système est souvent railler par beaucoup de personnes qui le trouvent exotique, peu pratique et qui craignent que les gens se retrouvent avec une ribambelle de noms de famille. Ces remarques témoignent d’une ignorance de ce système (sinon, ils ne craindraient pas la multiplication des noms de famille) et d’un mépris gentillet envers «les gens qui ne font pas comme nous». On peut aussi parler du droit américain du nom de famille qui va encore plus loin en permettant de mixer deux noms pour en former un nouveau, mais cela ferait probablement doublement hurler.

Le constat est celui-ci: le système actuel de transmission de nom de famille est en conformité avec l’égalité homme-femme. Mais, officieusement, il reste discriminant pour la transmission des matronymes, car la société peine à évoluer.

Je me marie en Suisse dans un mois. Concrètement, qu’est-ce que je fais? 

Et bien, si tu as envie de manifester ton désaccord contre la discrimination des matronymes, tu gardes ton nom de famille! Par contre, ne t’attend pas à ce qu’on fasse de quartiers pour toi. Il est possible que ton mari fasse une crise, que ta belle-famille pense que tu es une rebelle infiltrée d’un mouvement féministe radicale terroriste d’extrême gauche, végétalien et amoral. Tout dépend le degré de conservatisme de ta famille et de celle de ton bien-aimé, ça risque d’être dur. Mais, défendre les droits des femmes et lutter contre leur discrimination n’est pas réputé pour être une promenade de santé.

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Et pour les enfants, qu’est-ce qu’on fait? C’est là que le bât blesse. Actuellement, un des conjoints doit abandonner son nom de famille au profit de celui de l’autre. En plus, si tu as refusé de prendre le nom de ton mari, il est fort possible que ce dernier ou sa famille réclame au moins la préséance sur le nom des enfants. Le nom de ces derniers va donc demander beaucoup de transactions, de compromis, à moins de pouvoir filer accoucher en Espagne. A défaut d’un autre cadre légal, il est toujours possible de donner à l’enfant un double nom non-officiel. C’est-à-dire d’apprendre à l’enfant qu’il s’appelle Cosandier Simonin, même si, sur ces papiers d’identité, il ne s’appelle que Cosandier. Evidemment, le deuxième nom ne se transmettra pas et ce double nom ne sera qu’un nom d’usage qui ne pourra être utilisé qu’en dehors des documents officiels. Mais, il permettra au moins d’éduquer les enfants dans un double patrimoine visible. Et peut-être que ces petits bouts de chou au double nom officieux deviendront des parlementaires défenseurs d’une loi sur le nom de famille favorisant la transmission de deux noms de famille (c’est une bataille politique qui pourrait être menée actuellement, mais extrêmement difficile vu le conservatisme de certains partis importants et vu le remue-ménage qu’à déjà causé le changement de loi actuelle) et prouveront aux politiciens de droite que l’on ne devient pas forcément un dégénéré sans identité, chômeur et drogué parce que l’on ne porte pas le nom de son père ou parce que l’on a deux noms de famille (oui, j’exagère mais, en même temps, les politiciens de droite nous annoncent des pluies de criquets à chaque fois qu’on touche à la famille).

Si je prends le nom de famille de mon mari, parce que j’en ai envie, est-ce que je suis une pauvre femme soumise qui trahit la cause de ces semblables?

Clairement, non. Les individus, en plus des causes qui leur tiennent à cœur, ont également un passé, une histoire qui influencera leur choix. On peut tout à fait être féministe et vouloir prendre le nom de son mari. On peut, par exemple, vouloir le prendre parce que le nôtre est gênant, parce qu’on est en mauvais terme avec sa propre famille, parce qu’on a envie de créer quelque chose de nouveau, une cellule familiale unie, pour repartir à zéro. On ne tient pas tous à son nom de famille et parfois le mariage est le moyen le plus simple de se débarrasser d’un nom encombrant ou qui est associé à de mauvais souvenirs. Quand le changement de nom est un choix raisonné, qui va plus loin que le suivi aveugle d’une tradition, ce n’est pas anti-féministe. Il faut simplement se rendre compte que ce qui nous paraît aller de soi, le sens commun, est une construction sociale et que souvent il suffit d’un saut de puce pour constater qu’ailleurs les choses se font différemment. Par exemple, beaucoup de femmes changent de nom de famille, car elles veulent avoir le même que celui de leur(s) enfant(s). Ces dernières ont effectivement l’impression que c’est impossible pour une mère de ne pas avoir le même nom que ces enfants. Alors qu’en Italie, une mère mariée n’a pas le même nom que ses enfants et elle n’est pas pour autant moins leur mère.

Il sera également intéressant de voir avec le temps comment les couples de même sexe appliquent cette nouvelle loi etcomment les changements de noms de famille se font (ou pas).

En résumé, c’est le moment d’arrêter d’être conciliante et de faire plaisir. C’est le moment de revendiquer son héritage familial. C’est le moment de faire un choix raisonné. 

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Bien sûr, le droit du nom de famille n’est pas la seule source de discrimination (même involontaire) que l’on trouve dans le mariage en Suisse. Il y a également l’imposition des couples mariés qui transforment deux contribuables en un seul et qui, par conséquent, va en général pousser les mères à arrêter de travailler. Car, si l’on additionne les frais de garde et l’imposition, leur salaire est souvent totalement englouti. Mais, ce sujet est en train d’être réformé, donc difficile de s’exprimer dessus.

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5 réflexions sur “Résistance féministe #2.5: Transmission des patronymes, une discrimination aux racines profondes

    1. Merci, mais non je ne travaille pas dans le domaine du droit, mais dans le management public. Cependant, j’ai quand même quelques notions, car j’en ai parfois besoin.

  1. Ah, dans mes bras ! Je découvre cet article maintenant. J’ai la cinquantaine, je suis féministe (trop de femmes considèrent ce mot comme presqu’obscène…) et j’ai toujours refusé de changer de nom de famille ! Lors de mon premier mariage, j’y était obligée officiellement, mais j’ai fait de la résistance passive et porté mon nom de jeune fille au quotidien (ça marche !) et dès que ça a été possible, j’ai repris mon nom suivi de celui de mon mari d’alors (seule possibilité à l’époque), et continué bien entendu à ne porter que le mien. Après mon divorce, j’ai évidemment repris officiellement mon nom seul, et une de mes raisons pour ne pas me marier avec l’homme avec qui je vis depuis 25 ans a été de ne pas reperdre mon nom (même si ce n’est plus valable maintenant).
    En ce qui concerne la transmission du nom aux enfants, je suis plus partagée. Ma mère (féministe aussi, et ethnologue) disait « La femme accouche, elle a la certitude d’être la mère. L’homme donne son nom, c’est un équivalent symbolique ». Ce n’est pas faux… J’ai volontairement fait prendre à nos enfants le nom de leur père. Et le fait d’avoir un nom de famille différent de celui de mes enfants ne m’a strictement jamais posé de problème.

    1. Intéressant, moi j’ai pas encore la trentaine, mais je suis dans la période où des amies à moi ou à mon copain se marient et il n’y en a pas une qui a gardé son nom de famille…je comprends pas…Un des arguments qui vient le plus souvent c’est de ne pas avoir le même nom que ces enfants…Mais, c’est une question de point de vue culturel. Je suis moitié italienne et en Italie, les femmes ne changent pas de noms et n’ont pas le même nom que leurs enfants et c’est juste banal…bref c’est un sujet qui déclenche souvent de vives polémiques quand on en discute avec son entourage…

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