Canal Mussolini / Antonio Pennacchi

Mieux qu’une leçon d’histoire, «Canal Mussolini» permet d’approcher l’histoire italienne durant la Seconde Guerre mondiale à travers une saga familiale.

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Les Peruzzi, comme la plupart des métayers pauvres d’Italie, sont communistes. Jusqu’à ce qu’un jour, Edmondo Rossoni, un ami de la famille, amène chez eux un jeune homme fringant et plein d’idéaux, un certain Benito Mussolini. Grâce à la faim et à la grogne des Italiens, le jeune Benito va rapidement monter les échelons et emmener dans son sillage tous les mécontents et les pauvres d’Italie. Comme tout le pays, les membres de la nombreuse famille Peruzzi vont passer de la chemise rouge à la chemise noire. Ils vont également migrer de la plaine du Pô, vers de nouvelles terres, rendues cultivables, au sud de Rome, dans les anciens marais pontins.

1Tout d’abord, merci à Celia qui, grâce à son envoi qui a traversé les Alpes, m’a permis de lire «Canal Mussolini» en version originale et non en français. Cette oeuvre a reçu le prestigieux prix Strega (équivalent du Goncourt en Italie) en 2010 et est sortie en version poche pour la francophonie l’année passée.

«Canal Mussolini» est le livre idéal pour toute personne intéressée par la Seconde Guerre mondiale et par l’histoire italienne, car, en 460 pages, Antonio Pennacchi est d’une efficacité déconcertante pour expliquer de manière simple le développement du fascisme en Italie et le passage du communisme au fascisme de personnages tels que Benito Mussolini.

Mais, plus que l’histoire de l’Italie, c’est l’histoire d’une famille qui nous est racontée. Les Peruzzi vivent dans la région de la plaine du Pô, au nord de l’Italie. Ils sont métayers et louent des terres à de grands propriétaires terriens qui, souvent, les exploitent. Malgré la faim, la famille s’agrandit jusqu’à compter 17 frères et sœurs. Bien sûr, le récit ne suit pas de près tous les personnages et ne nous montre que les plus marquants, comme le beau et rageur Pericle; Adelchi, le fils à maman; Bissolata, la vipère, ou encore Armida, la femme de Pericle, belle jeune femme qui murmure aux abeilles. «Canal Mussolini» raconte principalement la migration de cette famille comme tant d’autres vers l’agro pontino, une région anciennement marécageuse bonifiée par le régime fasciste, notamment grâce  à un canal, le fameux canal Mussolini.

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Ouvriers construisant le canal Mussolini (http://www.anonimascrittori.it/canale-mussolini-sotto-analisi/)

La narration est très particulière dans «Canal Mussolini», puisque l’histoire de la famille Peruzzi est racontée par un narrateur que l’on ne connaît pas, dont on sait seulement qu’il est le petit-fils du couple fondateur de la famille Peruzzi. Le ton avec lequel il raconte cette histoire familiale est également inhabituel. La meilleure façon de le décrire est d’imaginer un vieil homme italien en train de vous raconter toute l’histoire de sa famille devant un caffè et un dolce dans un vieux bar. Fait de nombreuses ellipses, de détails foisonnants et de conversations vives et drôles en dialecte veneto-padano, «Canal Mussolini» est un livre unique. On pourrait croire que l’auteur se perd à travers les multiples époques, les diverses petites histoires propres à chaque personnage et les anecdotes qu’il arrête de raconter à la page 67, pour y revenir à la page 123 et pour les finir à la page 300. Mais non, Antonio Pennacchi construit son récit coûte que coûte et de manière totalement cohérente. Le ton de l’histoire suppose également un très grand relativisme, représenté par la phrase emblématique du livre qui explique qu’il est difficile de juger les évènements d’une époque, après coup:

Ognuno gà le só razón. (Tout le monde a ses raisons.)

On pourrait considérer que cette phrase sert à justifier le régime fasciste et ses tentatives d’annexion d’autres pays, son autoritarisme, son idéologie raciste (principalement importée du régime nazi, car, dans les premiers dignitaires fascistes, il y avait de nombreux juifs), etc. Mais, cette phrase sert surtout à montrer que, dans les conditions sociales, économiques et politiques de l’époque, il était difficile pour le peuple italien, particulièrement les moins favorisés, de ne pas adhérer à cette idéologie qui les valorisait en faisant revivre le mythe de peuple élu, à ce parti qui a rendu cultivables des terres humides et qui a donné à ces paysans pauvres des terres et des maisons, alors que la plupart mourraient de faim une année sur deux. Adhésion qui, au final, se retournera contre eux, puisqu’ils seront utilisés comme chair à canon, durant les guerres à répétition du Duce. Antonio Pennacchi explique également l’acceptation relativement facile du fascisme par le peuple italien par le fait que celui-ci n’ait jamais connu de réelle démocratie à cette époque.

A noter que le roman, malgré le fait qu’Antonio Pennachi soit le descendant d’une de ces familles de colons venus dans les marais pontins, n’est pas autobiographique, mais plutôt inspiré par les histoires survenues dans toutes ces familles de pionniers.

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Mussolini à Latina pour la première récolte après la bonification (http://intransit.blogs.nytimes.com/author/silvia-marchetti/)

Il est clair que le roman contient beaucoup de détails et de nombreuses répétitions, dues au style de narration particulier, qui peuvent lasser. Mais on ne peut nier le coup de génie qu’est ce roman, qui éclaire de manière simple et juste l’histoire du fascisme sans pour autant être simplificateur.

Remarque: si vous désirez lire le livre en italien, un bon, voire un très bon niveau est nécessaire. Cela est principalement dû à la présence de beaucoup de conversation en dialecte veneto-padano.

En résumé, on ne peut que recommander la lecture de cette saga, dont on sort avec le regret d’abandonner ces personnages familiers et de ne point connaître l’histoire des générations suivantes. 

Antonio Pennacchi, «Canal Mussolini», Paris: Le Livre de Poche, 2013

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5 réflexions sur “Canal Mussolini / Antonio Pennacchi

  1. ça me fait vraiment plaisir qu’il t’ai plu et je crois que tu as très bien résumé ce livre qui peut difficile à comprendre pendant la lecture. comme tu dis, en italien, il faut vraiment un bon niveau pour le lire et parfois je devais relire deux fois les mêmes passages pour en comprendre la subtilité.
    c’est un vrai voyage dans le temps, il m’a énormement plu ! j’ai fini il fasciocomunista il y a peu de temps et c’est une histoire tout aussi dérangeante par son sujet (les affrontements communistes et fascistes dans les années 60) mais aussi belle et pleine de vérités !

  2. Tu en parles très bien! J’ai toujours du mal à avancer dans le livre et je ne le finirais peut être pas de si tôt… Mais j’espère que je saurais apprécier le livre autant que toi! L’histoire et le sujet sont très intéressants, c’est juste la narration qui ne m’accroche pas…

  3. Ce livre me tente de plus en plus et vu comme tu en parle, il va vite passer de ma wish à ma PAL (mais en vf pour moi, je parle pas un semblant d’italien XD)

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