Résistance féministe #1: Arrêter d’acheter des magazines féminins qui nous prennent pour des quiches

La résistance féministe au quotidien, ce sont des petites actions simples, accessibles à tous, mais dont la signification est lourde de sens. Parce que le féminisme, c’est inutile si cela se limite à la théorie ou aux grandes manifs.

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Parodie de presse féminine

1938. Parution d’«Annabelle», premier magazine féminin suisse (en allemand). Née avec les balbutiements du féminisme et avec l’implication toujours plus grande des femmes dans la société, la presse féminine représentait à ses débuts un produit fait pour elles, un produit qui disait : «Les femmes existent et leurs intérêts ont droit de cité sur papier glacé». Ces parutions osaient même parfois être politiques en prônant le suffrage féminin. Aujourd’hui, qu’en est-il des héritiers de ces premières parutions ?

Et bien, au lieu d’évoluer et de continuer à servir les intérêts des femmes en questionnant leur place dans la société et en réfléchissant aux stéréotypes, les magazines féminins sont devenus des catalogues de produits, avec quelques articles alibi.  On y parle peut-être un peu moins de tricot et plus de life style, mais l’éternel féminin est toujours là. Dépensière, charmante et frivole: voilà le portrait peu flatteur qu’assène une bonne partie de la presse féminine à ses lectrices.

Précisons-le tout de suite, il n’est pas ici question de dénigrer les journalistes qui travaillent dans les rédactions de la presse féminine. Il s’agit ici plutôt de dénoncer le contenu socialement normatif de beaucoup de ces parutions, même si certaines permettent tout de même à leurs rédacteurs de fournir un vrai travail de journaliste, en dehors des présentations de crème antirides et du nouveau régime à la mode.

La femme parfaite

secrets minceursLes magazines féminins sont souvent un vecteur de préjugés de genre, de normativité et de culpabilisation des femmes. Il suffit de regarder quelques couvertures de magazines pour élaborer un portrait-robot idéal et surtout contradictoire de LA femme qu’il faut être aujourd’hui: sexy (mais pas trop, sinon ce n’est pas classe), mince (mais pas trop, une vrai femme, ça a des formes) et avec une sexualité hétérosexuelle épanouie (mais pas trop, parce qu’il faut rester une fille bien, une fille à marier, pas une salope).

En couple ou célibataire, il faut chercher le GRAND amour. Elle se doit aussi d’être jeune (parce qu’être vieille, c’est moche) et se rappeler que les autres femmes sont des ennemies potentielles («Son ex, une potentielle rivale ?», «Au secours, mon copain a une meilleure amie !»).

ça c'est vraiment moiIl faut aussi être indépendante et travailler, mais également vouloir se marier (et bien sur ce sera LE plus beau jour de votre vie). Le tout étant saupoudré d’une bonne dose de consumérisme (quoi ? tu n’as pas encore de débardeur couleur aubergine dans ton armoire !?!) et d’astrologie (prédictions d’un astrologue chevronné, en fait sous-traitées par une pigiste sous-payée en manque de rédactions créatives).

Injonctions contradictoires: un seul but, vendre

On se rend rapidement compte qu’à moins d’être légèrement schizophrène, il est assez difficile de ressembler à ce portrait. Mais pourquoi ces contradictions ?

Premièrement, parce que les rédacteurs veulent vendre leur magazine au plus grand nombre et qu’il faut donc tenter de plaire à tout le monde. Mais également, parce que les rédactions de ces parutions se rendent bien compte que les femmes de toutes les couches sociales ont été touchées par le féminisme ou plutôt par une espèce de pseudo-féminisme un peu simplet (discriminer les femmes, c’est mal). D’où les articles sur le partage des tâches, sur la sexualité épanouie ou sur les looks parfaits pour aller au travail (un travail, ça sert évidemment à montrer ses nouveaux achats aux collègues…).

spécial rondeMais, il ne faut pas se leurrer, ces articles sont un prétexte pour faire acheter un magazine plein de publicités et les produits qui y sont représentés.  On peut dire la même chose des éditions «spéciale rondes» des magazines de mode. A aucun moment, le fait de proposer ce genre d’édition ne va enlever le stigmate des kilos en trop; le fait de créer une édition spéciale est une stigmatisation en soi. Le jour où seront présentés dans un même magazine des mannequins de toutes les tailles, sans qu’elles aient l’étiquette «mannequin normal» ou «mannequin rond», nous pourrons parler de vrai respect du corps des femmes. Ces éditions spéciales sont en fait un simple plan marketing envers les femmes rondes pour qu’elles achètent le magazine et les produits qu’il vante. Car, soyons clairs, la rédaction se fiche que certaines femmes se sentent mal et hors norme parce qu’elles sont rondes. Par contre, ça l’embête fortement si ces femmes n’achètent plus ledit magazine parce que l’image de la femme qui est proposée est trop éloignée de ce qu’elles sont.

Une reproduction des rôles traditionnels hommes-femmes

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Si l’on analyse les couvertures des parutions à destination des femmes, on se rend rapidement compte que l’étendue des sujets n’est pas très large: apparence physique (vêtements, mode, sport, régime, coiffure, rajeunissement), vie amoureuse (célibat, couple, sexualité), développement personnel (psychologie, relations interpersonnelles, etc.) et hobbies-activités domestiques (cuisine, par exemple). Quelques fois, on trouve des titres concernant la carrière professionnelle, les enfants et encore plus rarement l’actualité internationale ou l’économie.

Pas besoin de faire une étude quantitative pour se rendre compte que la femme est cantonnée par ces parutions à son rôle traditionnel de femme d’apparat (accent sur l’apparence) et de femme d’intérieur (accent sur les activités domestiques, les émotions et le développement personnel). Ces parutions évacuent totalement le fait qu’une femme peut s’intéresser à des sujets hors de la sphère privée, comme la politique ou les enjeux socio-économiques.

mode sexyMais vous allez me dire que les femmes s’intéressent à ces sujets (la preuve, elles achètent ces magazines)! Que le fait d’avoir des magazines pour femmes n’est pas une preuve de sexisme, puisqu’il y a aussi des magazines pour hommes et également que ces parutions mettent en avant les femmes, leurs activités, leurs intérêts. De quoi je me plains, pourquoi je râle ? Oui, bien sûr que ces sujets beauté-sexo-psycho peuvent intéresser les femmes et s’y intéresser n’est pas un problème, car ce serait misogyne de dénigrer ces sujets parce qu’ils sont féminins, justement. Le problème, c’est que l’on n’imagine même pas que d’autres sujets méritent d’être portés à la connaissance des femmes, car apparemment les sujets ont un sexe. L’économie, la politique et autres sont considérés par beaucoup de rédacteurs en chef comme des thématiques masculines et que, si l’on abordait ces sujets dans les magazines, ils perdraient leur côté féminin et peut-être leur lectorat. Ceci est un énorme préjugé qui frôle l’ignorance crasse. Tous les sujets du monde méritent d’être abordés dans un magazine féminin, parce que les femmes représentent les 50% de la population et que chaque sujet d’actualité peut être abordé de leur point de vue. Nous ne sommes plus en 1950. Quasiment plus aucun métier, plus aucune activité, n’est exclusivement féminine ou masculine. Donc, les rédacteurs en chef qui décident de la ligne éditoriale de ces parutions n’ont aucune excuse.

amour astroDe plus, cette ligne rédactionnelle traditionaliste a un effet d’autant plus pervers pour les femmes ayant moins facilement accès au savoir. Effectivement, si l’on ne propose jamais de biens culturels intéressants à une population, les chances qu’elle s’y intéresse sont réduites. Voilà pourquoi un enfant éduqué dans une famille où la culture générale est très valorisée va continuer à l’enrichir en grandissant, alors qu’une personne ayant une famille au capital culturel pauvre aura plus de difficultés à élargir sa culture par préjugé ou par appréhension. C’est exactement la même chose pour les femmes à qui les magazines féminins et les romans estampillés chick-lit ont été les seules lectures proposées depuis l’adolescence. Une façon de les enfermer dans l’image peu reluisante que la société a parfois d’elles: superficielles, émotionnelles, futiles et consommatrices.

Un formatage précoce

Personne ne nous force à lire la presse féminine et l’on est libre de choisir ses lectures quel que soit leur qualité et apport culturel. Cependant, il y a une population sensible à laquelle toute société doit être attentive: les adolescents et, particulièrement, les adolescentes.

Effectivement, en plus de maintenir les femmes dans un moule conservateur, les magazines féminins à destination des adolescentes préparent ces femmes en devenir à adopter un rôle traditionnel. Cette fois, pour étayer mon propos, je vais utiliser la très intéressante étude de la chercheuse Caroline Caron, qui a étudié la presse pour adolescentes au Québec (étude disponible ici) et livre des conclusions édifiantes:

– «Près des deux tiers des articles publiés dans la presse féminine pour adolescentes insistent sur l’importance de la beauté, de la mode, des relations avec les garçons, de l’hétérosexualité et des vedettes masculines.» (p.18)

– «Les magazines omettent d’aborder la dimension sociale de l’identité; ils confinent les jeunes filles au domaine du personnel, à la culture des sentiments et à l’entretien des relations interpersonnelles. Plus encore, ces absences décontextualisent les sujets traités et «dépolitisent» le monde: aucun article n’aborde ou n’effleure des questions internationales.» (p.19)

– «Les difficultés amoureuses, comme la violence conjugale ou sexuelle, sont traitées strictement au plan individuel et ne permettent pas aux lectrices de les situer au plan collectif en tant qu’expériences et enjeux partagés par les filles et les femmes.» (p.19)

Même si cette étude s’applique uniquement à la presse adolescente québécoise, on peut supposer qu’il n’y a pas tant de différences avec la presse française (qui est également le fournisseur principal de presse féminine pour ados en Suisse).

Conclusion

Le but de l’article n’est pas de culpabiliser les femmes qui lisent des magazines féminins (j’en lis parfois, même si c’est de plus en plus rare, je préfère les blogs souvent plus drôles et moins clichés), mais de rendre attentif au fait que ce type de lecture a un but plus lucratif qu’informatif et cantonne les femmes dans leur rôle traditionnel. On peut tout à fait lire des magazines féminins à partir du moment où l’on garde un œil critique sur ceux-ci et que l’on ne se contente pas de ceux-ci. Chose qu’une femme adulte avertie peut faire. Par contre, le formatage proposé par ces parutions est plus inquiétant quand il touche les adolescentes, qui sont dans une période de développement personnel très critique. En lisant l’étude de Caroline Caron, on se rend compte à quel point il est nécessaire d’éduquer les jeunes filles aux médias, afin qu’elles ne soient pas victimes de ces parutions censées être leur «complice», leur «amie».

Actuellement, les magazines féminins féministes ont le vent en poupe (comme «Causette» en France et «George» en Suisse), connaissez-vous d’autres magazines féministes ? Ou des magazines féminins qui font des efforts pour changer des habituels sujets mode-sexo-psycho (le magazine suisse «Femina», même s’il n’échappe pas à une grosse dose de clichés, donne souvent la parole à des femmes entrepreneuses ou politiciennes, par exemple) ?

Exemple: deux couvertures de Femina, l’une avec un accent politique et l’autre avec un accent beaucoup plus traditionaliste. Belle représentation de l’ambiguïté de la presse féminine !

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7 réflexions sur “Résistance féministe #1: Arrêter d’acheter des magazines féminins qui nous prennent pour des quiches

  1. Je suis d’accord avec toi à 100%. D’ailleurs personnellement je n’achète pratiquement plus de magazine à part si j’ai un long voyage à faire.
    J’en ai carrément assez des articles hors de la réalité et de la publicité pour des articles hors de prix pour être « in » tout l’été ! Et encore… Je ne veux même pas parler des tests psychologiques…

  2. Les rares occasions où j’achète ce genre de presse se résument aux voyages en train ou en avion, et encore, 8 fois sur 10 je regrette. À la déception d’avoir perdu mon temps s’ajoute cette sensation d’avoir été lobotomisée. Des fois on tombe sur des pépites assez drôles, néanmoins.

  3. Tout comme toi je me suis pas mal éloignée des revues féminines, trop de clichés, trop de publicités. De temps en temps, c’est sympa de voir les nouvelles coupes de cheveux, nouveaux vêtements à la mode, ou je ne sais quoi d’autres… mais je sature facilement. Il y a pas assez de diversité, trop cantonnées aux mêmes sujets, qu’on retrouve perpétuellement chaque année.
    Tout cela n’est malheureusement qu’un cercle vicieux dû aux représentations qu’on ( homme comme femme) se fait d’une femme et de ses préoccupations.
    Je te félicite en tout cas pour cette article qui est merveilleusement bien écrit !

  4. Bel article, comme toujours.

    Un petit bémol toutefois quant à ce qui est pointé du doigt ici:
    On peut remarquer un peu la même chose dans des magasines masculins ou sans orientation de genre… beaucoup de vide entre deux pubs !
    Je pense qu’une femme (ou un homme) qui veut lire des sujets politiques va plutôt s’orienter vers un magasine politique, idem pour des sujets scientifiques ou autre (adolescente je lisais Science & Vie…).
    Ce qui est triste c’est de se dire que les mères et les pères ne proposent pas à leurs filles d’autre littérature que ces magazines décérébrés pour ados sans se dire qu’il pourrait y avoir des lectures autrement plus sympas pour elles !

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