De l’art de scier sa branche ou comment les femmes coulent leur bateau…

Quand on est féministe, on peut avoir trop vite tendance à rejeter la faute de tous les malheurs des femmes sur la société patriarcale. Une grave erreur, car si l’on garde un œil attentif, on se rend compte que les femmes, elles-mêmes, s’évertuent souvent à scier la branche sur laquelle elles sont assises, même si ces dernières en ont rarement conscience.

USA-TITANIC
Le patriarcat, plus fort qu’un iceberg !

On peut percevoir ce syndrome féminin de sciage de branche à travers trois phénomènes constatables au quotidien:

1/ Les femmes se contentent souvent de leur position inférieure dans la société:

Dire que certaines femmes se contentent de leur statut inférieur peut paraître scandaleux. Comment peut-on ne pas vouloir posséder les mêmes droits/privilèges que ses concitoyens mâles ? Comment tolérer d’être considérée comme un citoyen de  seconde zone, qui mérite d’être moins payé, à qui on ne laisse pas choisir le mode de vie, etc. ?

Cela paraît effectivement invraisemblable. Malheureusement, tout cela est bel et bien réel. Pour expliquer cela, je vais demander l’aide de ma copine Simone, alias Madame de Beauvoir. Notamment, au moyen de l’analogie qu’elle fait entre le racisme subi par les Noirs et le sexisme subi par les femmes.

«Il y a de profondes analogies entre la situation des femmes et celle des Noirs: les unes et les autres s’émancipent aujourd’hui d’un même paternalisme. Et la caste, naguère maîtresse, veut les maintenir à leur place, c’est-à-dire à la place qu’elle a choisie pour eux; dans les deux cas, elle se répand en éloges plus ou moins sincères sur les vertus du «bon Noir» à l’âme inconsciente, enfantine, rieuse, du Noir résigné, et de la femme «vraiment femme», c’est-à-dire frivole, puérile, irresponsable, la femme soumise à l’homme».

Si, pour la plupart des femmes, les qualificatifs de «frivole», «puéril», «irresponsable» sont insultants, d’autres les revendiquent. Bien sûr, pas sous cette forme. Mais par des petites phrases telles que: «C’est normal que j’aime dépenser, je suis une vraie fille», «De toute façon, les filles, on arrive toujours à avoir ce qu’on veut des hommes», «Non mais sérieux, y’a intérêt à ce que mon mec gagne bien sa vie». Irresponsables, manipulatrices et vénales, voilà comment beaucoup de femmes se portraitisent et se réduisent à l’état d’enfant capricieux.

Mais pourquoi font-elles cela ? Ces femmes ne sont pas idiotes, comme on voudrait le croire. Elles sont comme vous et moi. Sauf qu’elles ont une vie confortable. Oui, car être dans une position infantilisante n’a pas que des désavantages. Le statut de femme-enfant vous permet de ne pas avoir de responsabilités, peu de soucis, et vous permet de vous laisser vivre tranquillement (comme un mioche, quoi…). Eh bien oui, on ne peut pas nier que la vie d’une femme ne se souciant guère des problèmes d’égalité, qui se trouve un gentil jeune homme prêt à l’entretenir, se fait moins de soucis qu’une femme qui cherche à faire carrière et qui jongle avec vie sociale, travail, enfants. Effectivement, être une femme, une «vrai femme» bavarde, superficielle, insouciante, c’est confortable, c’est reposant, même si c’est aliénant.

Mais ces femmes n’ont pas choisi le confort en toute conscience. Elles n’ont pas choisi de vivre confortablement. Pour elles, c’est la voie normale, la seule voie possible qu’elles ont intériorisée depuis l’enfance. Elles sont ainsi, comme beaucoup de femmes l’ont été avant elles, pourquoi donc changeraient-elles de voie ? Pour être moquées, pour se faire des soucis, pour troubler leur repos intellectuel ou encore pour devenir des «sales féministes mal baisées» …

C’est la perversité de notre société qui, en plus de maintenir les femmes dans leur statut inférieur et de les renvoyer sans cesse à leur statut biologique, leur apprend depuis l’enfance que leur discrimination est juste. Plus pervers encore, cette discrimination peut avoir des aspects confortables.

2/ Diviser pour mieux régner ou haïssez-vous les unes les autres:

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Copyright: The Museum of Contemporary Art, Los Angeles (MOCA)

Afin d’aider les femmes à creuser leurs propres tombes, notre société les pousse également à se détester, à être en concurrence.

Effectivement, on ne compte plus les fictions où des femmes se prennent de bec avec une rivale qui veut lui piquer son job, son mec, son heure de gloire, etc. Dans ces fictions, on montre sans cesse chez les femmes une propension à trahir leurs amies.

On retrouve ici à nouveau cette infantilisation des femmes. Etant immatures, il est logique qu’elles ne puissent pas avoir de relations durables et matures entre elles. Leur comportement d’enfant les poussent donc forcément à la jalousie et au conflit. Cette concurrence folle entre femmes est, de plus, tout à fait utile à la persistance du patriarcat. Plus les femmes sont concentrées à se détester entres elles, moins elles penseront aux discriminations dont elles sont victimes dans la société. Il s’agit ici de détourner l’attention du vrai problème en en créant un autre de toutes pièces.

Les autres femmes de notre société ne sont pas nos ennemies, elles sont nos sœurs, comme les hommes sont nos frères. Cela n’empêche pas que, parmi celles-ci et ceux-ci, se trouvent d’immenses abruti(e)s, que l’on a tout à fait le droit de détester. Mais, se mesurer en permanence à toutes les femmes, que ce soit physiquement, intellectuellement ou financièrement, est hautement toxique et ne fait que réduire l’estime de soi à néant. Et avec une estime de soi à zéro, on n’a pas le courage de se battre contre les discriminations. Donc, donnez la main à votre voisine et allez casser la gueule au patriarcat, en vous aimant les unes les autres (my God, que c’est biblique…).

3/ Le slut-shaming ou «mais t’as vu la longueur de sa jupe !!!» :

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Photo de l’artiste Rosea Lake

Le slut-shaming, c’est un truc que toi, moi et les autres faisons tout le temps et depuis toujours. Hommes et femmes confondus.

Le slut-shaming, «c’est l’action de faire honte ou d’attaquer une femme parce qu’elle est attirante sexuellement (par sa tenue, son comportement, etc.) ou parce qu’elle a de nombreux partenaires sexuels. Cela sous-entend qu’une femme doit ressentir de la honte si elle a une sexualité que sa société réprouve»(Alon Levy, Slut Shaming).

Moi-même, je peux sans problème me rappeler plein d’instants dans ma vie où j’ai été une slut-shameuse. Alors oui, dans ces filles en mini-short rose et talons aiguilles bling-bling, il y a certainement des scieuses de branche (cf. chapitre 1 de ce texte) et ces scieuses de branche, elles sont énervantes.

Mais il ne faut pas oublier deux choses. Premièrement, si ce sont des scieuses de branche, ce n’est pas forcément de leur faute, c’est plutôt celle de leur éducation et de la société. Deuxièmement, il faut se rappeler qu’historiquement, on a toujours essayé d’inculquer aux femmes la honte de leur sexualité et de l’effet qu’elles font sur les hommes. Car il faut se rappeler que – autre cliché ayant la vie dure – les pauvres chéris ne sont que des animaux immatures ne sachant pas se contrôler. Autrement dit, dans ce sens, si tu t’es fait violer, c’est de ta faute, fallait pas mettre une jupe. Dans des proportions moins grandes, les femmes reproduisent au quotidien ce jugement entre elles, en critiquant certaines tenues et des comportements sexuels «déplacés».

Donc, avant de critiquer la longueur de la jupe d’une collègue, rappelez-vous que vous faites la même chose que les polices religieuses, qui harcèlent les femmes parce qu’elles ont une mèche de cheveux qui dépasse de leur voile. Evidemment, c’est difficile de contrôler ce réflexe (pour moi aussi, ce n’est pas parce qu’on est militante, qu’on est mieux que tout le monde…), mais l’effort en vaut la peine.

En résumé, spread the love and fight patriarchy. Simone bless you !

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7 réflexions sur “De l’art de scier sa branche ou comment les femmes coulent leur bateau…

  1. ton post qui en fera bondir plus d’une pour sur m’a fait penser (sans rapport direct) a cette citation.

    Les femmes commencent à se passionner pour la réussite professionnelle au moment ou beaucoup d’hommes s’aperçoivent que c’est un attrape-nigaud. J.de Bourbon-Busset

  2. Bonjour,
    je viens de decouvrir votre blog et je suis ravie…
    Ce billet est tres pertinent. Pas facile de discuter de ces sujets avec des « scieuses de branches » quand ce sont de vraies amies: pas envie de les blesser, pas envie de se meler de leurs affaires…
    Quand a la concurrence entre femmes, c’est parfois tres marque dans les domaines masculins (technologie, sport…), ou les « pionnieres » finissent par prendre le melon et deviennent elle-meme sexistes en meprisant les femmes qui ne suivent pas leur voie. Etudiante, je faisais du football. Mes coequipieres et moi etions tres imbues de notre personne et tres dures avec celles qui « s’abaissaient » a faire de la danse. On s’est rendues compte plus tard de notre sexisme, on etait pas fieres…

    1. Oui, ce sexisme entre femmes est quelque chose d’assez pervers. C’est aussi en lisant un article que je me suis rendue compte que malgré mon féminisme naissant (c’était il y a quelque années), je faisais preuve de sexisme envers les filles peu vêtues en les critiquant. Je me suis rendue compte que moi aussi j’essayais de normer l’habillement, le comportement des femmes. C’est une sacré baffe quand on s’en rend compte, mais au final ça fait du bien…

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