La tuerie de Polytechnique en livre et en film

Aujourd’hui, critique d’un livre et d’un film évoquant un drame survenu en 1989: la tuerie de Polytechnique, à Montréal. Deux oeuvres complémentaires et émouvantes, mais qui ne posent pas le même regard sur les événements.

polytechnique

2

Le 6 décembre 1989, un jeune homme armé pénètre dans l’école polytechnique de Montréal où il tue 14 étudiantes. Durant sa folie meurtrière, il s’introduit dans une classe, demande aux hommes de s’en aller et exécute toutes les femmes présentes. Il continue son massacre dans les couloirs en visant spécifiquement les femmes qu’il croise sur son chemin. Il «finira» même une jeune femme agonisante à coups de couteau dans le coeur, avant de se tirer une balle dans la tête. Sur lui, on trouvera une lettre où il explique qu’il voulait renvoyer ad patres les féministes qui lui ont gâché la vie.

1

Le livre:

Avant de tomber sur «L’homme qui haïssait les femmes» d’Élise Fontenaille dans ma librairie, je n’avais jamais entendu parler de la tuerie de Polytechnique. De manière générale, ce drame semble peu connu en Europe probablement pour la bonne raison que quelques semaines avant son déroulement, le Mur de Berlin est tombé. Les Européens avaient donc d’autres chats à fouetter.

Élise Fontenaille raconte l’histoire de la tuerie du point de vue de plusieurs personnes: la famille des jeunes filles tuées, la famille du tueur, le chef de la police criminelle, une survivante du massacre, etc. À savoir que l’auteure n’utilise pas les vrais noms des protagonistes du drame.

Dans son livre, elle retrace la descente aux enfers du petit garçon qu’était le tueur. Violenté par son père et abusé sexuellement par un voisin, le tueur, plongé dans sa psychose, va s’identifier à ses bourreaux, les hommes, et développer une haine difficilement explicable envers les femmes.

Le point le plus intéressant de l’ouvrage, c’est de voir l’impact social incroyable de ce fait divers sanglant. Au moment de la tuerie, la société québécoise se trouve divisée. D’un côté, les femmes, de l’autre, les hommes. Beaucoup de femmes se sont mises à craindre le tueur potentiel caché en chaque homme, le tout renforcé par les masculinistes qui ont ouvertement porté aux nues le tueur. À l’opposé, beaucoup d’hommes ont été dérangés par cette accusation globale de la part des femmes.

L’histoire de la tuerie de Polytechnique devient encore plus intéressante quand on regarde le profil du tueur. On se rend très vite compte qu’il n’a rien d’un réel anti-féministe, puisque dans sa lettre d’adieu, il explique qu’il aurait bien voulu s’engager dans l’armée pour faire un massacre à l’arsenal. Lieu où il n’aurait probablement tué que des hommes ou majoritairement. On pourrait donc envisager que les féministes ne soient qu’un élément d’accroche de sa psychose. La lecture du livre donne effectivement l’impression que le tueur aurait facilement pu s’attaquer à n’importe qui, pourvu que cela fasse parti de son délire sociopathe.

Le roman démontre également l’immense impact des médias dans ce drame. Effectivement, ces derniers ont reporté nombre de réactions stupides. Notamment, celles de féministes outrées que la survivante du massacre de la classe ait dit pour négocier avec le tueur, avant de se faire tirer dessus: «on n’est pas des féministes». Sérieusement, avec un flingue pointé sur moi, je suis pas sûre d’oser dire «Oui, je suis féministe». Dans la société québécoise, des voix se sont également élevées pour dire que tous les jeunes hommes qui avaient laissé leurs compagnes dans la classe avec le tueur étaient d’immenses lâches. Ce qui n’a fait qu’exacerber la souffrance de certains survivants. Mais qui peut réellement prétendre prédire sa réaction face à un fusil pointé ?

L’auteure insiste aussi sur le contexte sociale de ce massacre. Le Québec a longtemps été une région ultra-conservatrice (période de la Grande Noirceur). Cependant, après la Révolution tranquille, le pays a fait la part belle aux femmes québécoises dont le féminisme explose après des décennies de brimades.

Si l’on peut relever un défaut dans le livre d’Élise Fontenaille, c’est le manque d’explications sur la création de ce roman de non-fiction. On comprend qu’elle utilise des faits et des témoignages véridiques, mais qu’elle change les noms. Cependant, j’aurais voulu quelque chose de plus explicite.

Le film:

«Polytechnique» est un film québécois, réalisé par Denis Villeneuve.Ce dernier a la grande qualité d’être sobre et pudique. Il est en noir et blanc (un choix du réalisateur qui ne voulait pas avoir la couleur du sang dominant l’écran) et les meurtres ne sont pas montrés de manière frontale. Cette sobriété permet de se concentrer sur les personnages et leur ressenti.

Cinématographiquement, on ne peut éviter la comparaison avec «Elephant» de Gus Van Sant. «Polytechnique» est clairement beaucoup moins intéressant filmiquement parlant. Cependant, je trouve qu’il atteint son objectif, car j’étais collée à mon écran et j’avais l’impression d’être à côté des femmes et des hommes terrorisés dans cette école. Le film, contrairement au livre, prend le parti de ne pas expliquer le geste, ni le passé du tueur. Il se concentre essentiellement sur l’acte, sur les victimes et les survivants. Ce qui est probablement une façon pour le réalisateur de rendre hommage à ces personnes et d’éviter d’ajouter encore à la notoriété du tueur (dans le générique, on ne cite pas son nom, c’est juste «le tueur»).

Concernant le test Bechdel, tous les critères sont remplis.

En résumé, le livre et le film sont complémentaires. Le film est plutôt une forme d’hommage, de plaidoyer contre la haine, alors que le livre cherche à comprendre, situer et expliquer la tragédie.

Publicités

2 réflexions sur “La tuerie de Polytechnique en livre et en film

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s